True Detective s01e08 “form and void”

(HBO) saison 1 comprenant 8 épisodes et saison 2 bien engagée
True Detective (HBO)

Alors d’accord, il s’agit d’HBO ! Alors d’accord, il y a ce tout juste oscarisé de Matthew McConaughey ! Et puis oui, d’accord, T Bone Burnett signe la bande son…
Et pourtant rien ne nous avait préparé à True Detective. Rien ne nous avait préparé à une intrigue policière si noire qu’on en a très vite oublié qu’il s’agissait d’un copshow. Rien ne nous avait préparé à cette accumulation de points de vue tout sauf consensuels ramenant inlassablement la série au coeur de l’actualité chaque semaine. Malgré leur talent qui ne fait pas l’ombre d’un doute, rien ne nous avait préparé à assister à la performance de deux acteurs aux prises avec des personnages complexes et simples à la fois, admirables et détestables. Enfin, et par dessus tout il me semble, rien ne nous avait préparé à une prose invraisemblable aussi généreuse pour faire douter sur un terrain philosophique que pour s’approprier le bagout coloré louisianais.

Je suis bien placé pour témoigner de l’importance de True Detective. Le 1er décembre, j’écrivais ici même une présentation de la série. Alors que je faisais des recherches pour la conception de cette dernière, il m’est apparu intéressant d’aller plus loin sur le concept de l’anthologie, ses origines, son évolution et ses enjeux actuels. Le projet More TV tombait alors à pic et ce sujet est devenu un article qui peut se lire dans le numéro 1.
Je ne me doutais pas alors que True Detective — la série qui avait déclenché mon intérêt pour la question — évoluerait vers le phénomène qu’elle est devenue. L’anthologie est alors apparu comme un sujet d’importance. Indiewire s’y intéressait à son tour courant février et je fût même interviewé pour un article sur la question dans 20minutes.
Aujourd’hui, alors qu’il ne fait aucun doute qu’il y aura une saison 2 (même si elle n’est pas encore confirmée officiellement), la question de l’anthologie est sur toutes les lèvres. De quoi va-t-il être question dans cette saison 2 et puis surtout avec quel casting ? Comment succéder au duo McConaughey/Harrelson ?
La saison vient tout juste de se terminer et ces questions vont progressivement prendre de l’ampleur. Les rumeurs et autres conjectures vont fourmiller sur le web et peut être alors, avec un peu plus de recul, pourrons nous réellement mesurer le statut déjà à part de la série.

Mais comment en sommes-nous arrivé là ? Pourquoi une série policière resserrée autour de seulement deux personnages principaux — les autres n’ayant que peau de chagrin — et sans effets de manche spectaculaires est-elle parvenue à nous emporter ?
Laissez moi aller directement droit au but ! True Detective se distingue avant tout par son écriture. Son auteur, Nic Pizzolatto, a su transposer une approche littéraire totale dans un script en huit épisodes. Les points de vue, le récit sur plusieurs époques, les références philosophiques ou de genre, les monologues et puis surtout cette langue riche qui ne se fixe pas de frontières. Voir tout autre oeuvre de fiction après un épisode de True Detective, c’est mesurer combien le champ lexical usuel à l’écran est habituellement restreint pour ne pas dire atrophié. Ecouter Rust Cohle (McConaughey), c’est une expérience de l’ordre de l’hypnose. Le talent de l’acteur y est pour beaucoup mais on boit littéralement ses tirades, et cela même si elles ne tiennent pas debout.
Derrière ce texte, on sent la plume d’un romancier qui se soucie d’abord de constituer des lignes lourdes de sens avec les mots appropriés et un dosage équilibré, une recherche évidente de symétrie assez fascinante. Tous ces éléments qui ont à voir avec l’écriture, n’ont pas la même signification aux yeux de quelqu’un habitué à n’avoir qu’une simple feuille pour faire passer ses idées.

“Constantly, the show keeps telling you […] that everything is a story. Cohle tells you that who you think you are, your identity, is a story you tell yourself. He tells us that religion and philosophy are stories we tell ourselves. […] If there was one overarching theme to « True Detective, » I would say it was that as human beings, we are nothing but the stories we live and die by — so you’d better be careful what stories you tell yourself.”
Extraits d’une interview de Nic Pizzolatto par Alan Sepinwall sur Hitfix

Pizzolatto se fait alors le chantre de l’histoire dans l’histoire. Cette notion de récits imbriqués gouverne profondément True Detective. L’enquête nous est racontée par le duo. Ils sont les narrateurs de leur propre histoire. Le ou les tueurs qu’ils essaient de coincer se réclament eux aussi d’un univers narratif. Marty ne nous explique-t-il pas qu’ils doivent reconstituer leur histoire pour établir qui sont le ou les meurtrier(s).
Et lorsque l’on va un peu plus loin, ce schéma persiste. Cohle donne une lecture sans concessions de la religion. Avec un regard brutalement anthropologique, il reprend les théories où on associe la religion à un virus qui réécrit l’esprit et annihile la pensée critique.
La référence au Roi en Jaune de Chambers s’inscrit également dans cette démarche. Le texte d’anticipation qui a fait naître de nombreuses théories n’est avant tout qu’une histoire dans l’histoire justement.
Les théories philosophiques reprises dans la série participent, elles aussi, à cette structure en poupées russes.

“I think human consciousness is a tragic misstep in evolution. We became too self aware, nature created an aspect of nature separate from itself.”
Rust Cohle
“time is a flat circle”
Reginald Ledoux
“Death is not the end”
Delores Jackson

Ces phrases sont assez symptomatiques. Prises individuellement, elles soulèvent de véritables points de questionnement. Leur utilisation dans la série n’est jamais gratuite en cela qu’elle permet toujours d’appuyer une pensée forte du ou des personnages concernés. On a, par exemple, beaucoup critiqué la position de Cohle qui se veut érudit tout en défendant l’anti-natalité. Pourtant ses idées découlent logiquement d’un personnage traumatisé par le décès de son enfant.
Toutefois, si l’on tente d’englober toutes ses saillies philosophique d’un seul tenant, il apparaît qu’elles se contredisent. En reprenant les citations ci-dessus, la conscience humaine est un faux pas de l’évolution. La mort n’est pas une fin en soi, le temps se répète, tout comme l’évolution et pourtant, la conscience humaine s’en est désolidarisée…
Cette contradiction, ce questionnement, c’est justement très philosophique. Et il ne faut pas chercher plus loin pour appréhender la vision de Pizzolatto.

Les deux personnages de l’auteur sont dissemblables mais finissent par se rejoindre. Cohle est un pessimiste bien trop conscient de ses échecs. Hart arbore l’optimisme de celui qui oublie aisément ses fautes. Les deux personnages vont pourtant se confronter à leur parcours, assumer leurs responsabilités pour trouver une position honorable après s’être remis en question.
La noirceur généralisée de la série pouvait nous induire en erreur. True Detective semblait constituer une pierre de plus sur l’autel de l’anti-héros. Le final marque pourtant une profonde rupture avec le côté obscur. Faut-il y voir l’émergence d’une nouvelle tendance ? Il me semble qu’il faut surtout se réjouir de voir des personnages complexes évoluer vers la lumière et saluer leur créateur pour avoir eu le courage de ne pas escamoter ce choix de leur part.

Mais puiqu’on parle de ces deux personnages, ceux sont aussi deux acteurs magistraux ! Après coup, il est difficile de faire la part des choses tant les deux hommes sont prépondérants dans la série. Nous n’ignorons rien de leurs identités parfaitement détaillées en tant que flics fictionnels et leur crédibilité cinématographique déteint forcément sur True Detective également.
McConaughey semble se détacher parce qu’il guide l’essentiel de l’enquête et interroge par ses conceptions que j’évoquais plus haut. Son interprétation est d’une vivacité étonnante même pour un pedigree tel que lui. Il y a sa voix si particulière et puis sa gestuelle que l’on sent très travaillée.
Harrelson est plus dans une position renfermée, moins expansive. Son visage, avec ses crispations de mâchoire témoigne pourtant d’un travail complet de son rôle. Il avait également une amplitude d’émotion plus importante à assurer que son compère et il excelle systématiquement.
Ensemble ils fusionnent littéralement. leur complicité hors cadre — ils sont amis à la ville — explose ici, pour le plus grand plaisir d’un Pizzolatto qui misait gros sur le couple qu’ils forment.

Le romancier avait sans doute moins de certitude sur la forme. Cary Fukunaga — qui a donc réalisé la totalité des épisodes — révélait récemment qu’Alejandro González Iñárritu était un temps en course pour mettre en scène. Il a aussi été question de tourner dans la région des monts Ozarks — qui s’étale essentiellement entre entre l’Arkansas et le Missouri — finalement abandonnée au profit de la Louisiane.
Le duo formé par Cary Fukunaga (réal.) et Adam Arkapaw (photo) fait des miracles. Je dois dire que j’ai été très impressionné par les choix visuels. Bien que le contenu soit noir, True Detective est essentiellement diurne, ce qui en dit long sur un certain refus de la facilité manifesté par Pizzolatto et son réalisateur.
Malgré la description d’un groupe d’affreux personnages s’apparentant à une secte, toute trace de folklore pseudo vaudou ou colonial est strictement absente. En lieu et place, on découvre une région aux installations industrielles omniprésentes qui porte souvent les stigmates des catastrophes naturelles qui s’y succèdent. La végétation luxuriante n’y est jamais ordonnée et les tons de verts sont tout simplement ensorcelants.

Je terminerai en soulignant également le fantastique boulot des maquilleurs. Avec la multiplication des périodes temporelles, le duo auquel on peut également ajouter Maggie Hart change toujours avec subtilité et sans jamais se faire remarquer. La moustache de Rust version 2012 n’a pas que des supporters mais il n’en reste pas moins un travail aussi admirable qu’invisible.

True Detective (HBO) posterTrue Detective a laissé une trace profonde dans mon imaginaire. Je suis allé jusqu’à voir tous les épisodes au moins deux fois. Je suis allé jusqu’à lire un obscur bouquin datant de l’an de grace 1895. Je suis allé jusqu’à traduire une longue interview de Pizzolatto. Et je suis presque allé jusqu’à m’embrouiller avec une confrère de blog que j’adore par ailleurs.
True Detective est de celles qui ne laissent pas indifférent. Elle est de celles qui transforment un sériephile. Elle est sûrement de celles qui annoncent une nouvelle ère !

Visuels : True Detective / HBO

5 réflexions sur “True Detective s01e08 “form and void”

  1. Très beau compte rendu, j’ai tout particulièrement aimé ce que tu dis sur l’emploi d’un vocabulaire ample et recherché, Je n’ai pas encore été capable d’écrire sur la saison mais ça ne saurait tarder, mais je ne peux qu’etre d’accord avec toi sur l’immense qualité de cette saison !

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