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American Crime ou l’histoire d’une anomalie bouleversante (s01e11)

(ABC) saison 1 en 11 épisodes et saison 2 prévue
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Vous avez peut être découvert une partie des nouveautés prévues pour la rentrée prochaine à l’occasion des Upfronts révélés la semaine dernière (si ce n’est pas le cas, je vous recommande l’excellent Season Zero pour tout savoir). Il ne vous aura alors pas échappé que la série médicale reste très tendance ou bien encore qu’une femme dans un sac peut constituer un point de départ palpitant… tout un programme !
Aujourd’hui, je me réjouis pourtant de pouvoir affirmer – et avec conviction – que les networks ne se résument pas à cela. J’évoquais déjà la semaine passée le cas The Last Man on Earth pour le compte de la Fox mais l’exemple American Crime – dont la saison 1 vient de prendre fin sur ABC – est encore un peu plus saillant. L’histoire d’une série qui avance en terrain miné et se révèle pourtant remarquablement bouleversante.

Comme le titre l’indique, tout commence par un crime. Un jeune vétéran est retrouvé mort à son domicile en compagnie de sa femme, elle, dans un état très grave. Les parents se rendent sur place. Alors que les uns retrouvent leur fille à l’hôpital, les autres encaissent de plein fouet la disparition de leur fils.
Une enquête s’engage. Les autorités semblent rapidement mettre la main sur les responsables, latino et afro américains bien sûr, comment pourrait-il en être autrement ? Peut être parce que la vérité est plus compliquée…

Modesto : Water Wealth Contentment Health*
Dans un reportage** consacré à PredPol, un système informatique de surveillance et de “prédiction” des zones de délits – coucou Person of interest –, voici comment est introduit le décor d’American Crime :
“Célèbre pour sa production de vin et d’amandes, Modesto, 210 000 habitants, l’est aussi pour son taux de chômage et de criminalité record – près du double de la moyenne en Californie.”

Nous sommes à quelques encablures à l’est de San Francisco. L’engrenage brutal qui suit l’homicide et se referme implacablement sur Tony, Hector et Carter évoque fortement les événements récents à Ferguson ou Baltimore. Ce récit esquive pourtant l’éventuelle bavure des forces de l’ordre même si l’appareil policier et judiciaire ne sera pas épargné. La description de l’arsenal du préjugé est toutefois précise et confondante. American Crime se propose de nous transporter en immersion au plus près de ces failles entre communautés.

Un refus cinglant du procédural à la papa
La série est une création de John Ridley. Après des débuts où il signe des épisodes sur The Fresh Prince of Bel Air et Martin, Ridley publie plusieurs livres et se fait réellement un nom en écrivant les scénarios remarqués de U Turn et Three Kings. En 2013, Il connaît enfin la consécration en remportant un oscar récompensant son scénario pour 12 years a Slave.
A peine libéré du film de Steve McQueen, Ridley est approché par ABC. Les pontes de la chaîne souhaitaient avoir une fiction inspirée de l’affaire Trayvon Martin, ce jeune afro-américain abattu en 2012 dans des circonstances troublantes par un latino-américain qui était chargé d’une patrouille de voisinage.

John Ridley prend le contre-pied de leurs attentes. Plutôt qu’un énième procédural policier ou judiciaire, il concocte un récit qui ne s’intéressera qu’aux responsables et aux familles des victimes. Les policiers, avocats et autres procureurs sont donc voués à rester hors cadre. Et comme il ne fait pas les choses à moitié, il opte pour une narration à l’échelle de la saison.

Collision avec la réalité
Avec une configuration si éloignée de leurs standards, on se demande comment la chaîne s’est laissée convaincre. Toujours est-il qu’ABC persuadée, Ridley se jette tête baissée dans la production et le tournage à Austin. Mais il est rapidement rattrapé par l’actualité. En août 2014, de violentes émeutes éclatent à Ferguson suite à la mort d’un jeune afro-américain, là encore.
Ridley est ses scénaristes ont alors le sentiment de ne plus écrire en s’inspirant de faits passés mais bien en essayant de rattraper une réalité tragique. Cela va profondément influencer le travail sur American Crime et notamment l’approche visuelle. Des images fortes comme la neutralisation des mouvements de protestations par les forces de l’ordre qu’ils prévoient au sein de la série entrent en résonance avec les évènements de Ferguson.
La démarche fictive se voit remise en cause et bien que la writer’s room de Ridley ne souhaite pas exploiter les événements, il leur faut pour autant ne pas s’éloigner d’un contexte qu’ils espèrent le plus fidèle possible au réel.

Prise de risque totale
En plus de s’aventurer sur un territoire narratif sensible, Ridley – qui réalise les deux premiers volets en compagnie de Ramsey Nickell dans le rôle de chef opérateur – opte pour une prise de risque formelle maximale elle aussi. En pratique, on assiste tout simplement à l’un des parti-pris les plus invraisemblable qu’il soit pour une production destinée à la télévision généraliste. Lors de chaque scène, la caméra est figée sur un personnage et ignore volontairement les autres participants dont on ne distingue parfois qu’une épaule si ce n’est pas uniquement le son de leur voix.
Le procédé culmine avec une scène d’une intensité émotionnelle rare, un plan séquence  durant lequel on suit Barb (Felicity Huffman) alors qu’elle s’écharpe avec son ex-mari. Huffman fusille son interlocuteur du regard et le téléspectateur par la même occasion. Le résultat est tout simplement époustouflant.

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Une distribution au diapason
La constitution du casting devenait alors encore un peu plus cruciale. En plus du sujet qui réclamait une justesse dans l’émotion, Ridley devait pouvoir compter sur des actrices et des acteurs qui disposent de la présence nécessaire pour monopoliser chaque scène marathon sans qu’ils puissent se reposer sur l’habituel va et vient de la caméra.
Au centre de l’attention – j’en parlais à l’instant – on redécouvre une Felcity Huffman transformée dans un rôle puissant et délicat à la fois. En plus de son regard, c’est surtout sa gestuelle qui impressionne. De loin LA performance de l’année selon bibi.
Autour d’elle, je retiendrai deux autres intervenants brillants. Le retour de Regina King qui était déjà brillante dans Southland, et qui s’approprie l’écran dans une poignée de séquences absolument marquantes.
Et enfin, Richard Cabral dans le rôle d’Hector. Un regard pénétrant qui vous glace – tout comme les deux actrices précédentes d’ailleurs – et une prestation qui devrait lui ouvrir de nombreuses portes.

Une saison en pente douce
American Crime maintient sa course folle jusqu’à ce onzième et dernier épisode. On remarque toutefois que la mise en scène perd de sa virtuosité après son premier tiers. Elle rejoint en cela un récit dont l’émotion culmine majoritairement au début de la série. Il faut tout de même saluer un parcours sans fautes de goût. Ridley reste fidèle à son sujet et il ne connaîtra aucun temps faible tout au long de la saison.
J’ajouterai que j’ai particulièrement été sensible à l’approche du, ou plutôt devrais-je dire des racismes. John Ridley, qui envisageait un temps une carrière de diplomate, ne perd jamais de vu le contexte et l’évolution des personnages ainsi que leur passé pour expliquer – et non justifier – leur point de vue. Il y a une dimension tragique inhérente dans cet American Crime mais pas de fatalité. Les personnages, du moins l’essentiel, ne s’enferment pas dans un destin néfaste et cette attitude positive me plaît !

Il me plaît également qu’American Crime soit renouvelée bien sûr ! Les événements récents de Baltimore sont là pour rappeler que la question reste plus que jamais d’actualité. Le choix de l’anthologie s’imposait. Celui de conserver une partie du casting pour jouer de nouveaux rôles – à la manière d’American Horror Story – correspond quand à lui au goût pour la prise de risque de son créateur. Avec American Crime, nous tenons là l’une des sensations de la saison !

* : Devise de la ville : http://www.historicmodesto.com/thearch.html
** : Article signé Yves Eudes et publié dans le quotidien Le Monde (en date du 24 avril).

Visuels & Vidéo : American Crime / ABC Studios / LiveLikeLisa / Sterrns Castle

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