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1992, pour sauver la république bananière

(SKY Atlantic) saison 1 en 10 épisodes et 2 saisons supplémentaires envisagées. La saison 1 sera diffusée
sur OCS Max à partir du 1er Septembre

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On votait en Italie ce dimanche dans le cadre d’élections régionales partielles. L’un des principaux enseignements de ce vote aura été la perte pour Forza Italia – le parti de Silvio Berlusconi – du statut symbolique de première force politique de droite, détenu désormais par la Ligue du Nord.*
Ces deux partis sont justement au centre de 1992, une série découverte lors de la dernière édition du festival Séries Mania, et qui se positionne adroitement entre faits réels et fiction durant cette année charnière pour la sphère politique italienne.
Il est pour le moins déroutant de découvrir ce contexte et ses personnalités dont on ignore tout pour la plupart si on ne s’intéresse pas de près à la politique intérieure transalpine de ses vingt dernière années. Mais le parcours des personnages principaux (fictifs) s’avère fascinant et permet, in fine, une compréhension précise de l’Italie contemporaine.

C’est en 1992 qu’éclate le scandale dit de “Tangentopoli” (la ville des pots-de-vin). Une opération nommée logiquement « Mani pulite » (Mains propres) est lancée et va conduire à la ringardisation des deux principaux partis italiens en place depuis la seconde guerre mondiale : les Démocrates-Chrétiens et le Parti Socialiste Italien. De multiples dirigeants politiques et industriels véreux sont alors condamnés pour avoir participé à un système de backchich bien huilé qui durait depuis des décennies.

1992 nous propose trois parcours fictifs délicatement inscrits dans cette reconstitution politico-financière. Il y a tout d’abord Luca Pastore qui travaille sous la houlette d’Antonio Di Pietro, principal magistrat en charge de l’enquête. La ténacité de Pastore fera des merveilles mais les sombres motivations qui le taraudent en permanence seront toutes aussi destructrices.
Vient ensuite Pietro Bosco, vétéran d’Irak et joueur de rugby au caractère naïf et impulsif. Un concours de circonstance va le propulser sur la scène politique, au sein de la sulfureuse Ligue du Nord qui fait justement son entrée au parlement avec fracas.
Enfin, voici Leonardo Notte, publicitaire visionnaire chez Publitalia (fondée par Berlusconi) et à qui on confie la mission de débusquer les politiques qui sauront émerger des cendres du scandale.

Entre le flic, l’élu novice et le publicitaire, 1992 n’est donc pas une série politique stricto sensu. Certains – et il y en aura d’autres – la rapproche d’House of Cards mais la comparaison n’a pas de sens. 1992 s’attache d’abord à souligner les changements qui s’opèrent alors dans la société italienne et le seul domaine politique serait réducteur pour la définir.
Du reste, ce volet politique est étrangement faiblard, ou tout du moins, pas forcément là où on l’attend. Le parti de la Ligue du Nord (Lega Nord, LN) dont il est question ici est grossièrement esquissé. Il est vrai que le public italien sait ce qu’il représente, sa volonté d’indépendance pour les régions du nord (Padanie) et son penchant xénophobe (quoique peut être moins évident dans les années 90). Le parcours de Bosco en tant qu’élu LN n’implique pourtant aucune prise de position. En vérité il subit son engagement plutôt qu’autre chose et si son ascension se révèle passionnante, c’est surtout en raison de son tempérament si éloigné de la recherche du pouvoir dans un milieu gangrené par ce dernier.

Par contre, le spectre de Mad Men plane sans cesse au dessus de 1992. L’un des producteurs de la série citait volontiers l’American Tabloid de James Ellroy. Mais comment ne pas penser à Don Draper en découvrant Leonardo Notte, ce pubard brillant dans son métier et criblé de défauts pour le reste.
Plus globalement, les trois personnages principaux suivent des trajectoires tout à fait Draperiennes. Résolument éloignés des contours de l’antihéros, ils se définissent par un caractère instable prononcé et se distinguent par des qualités fugaces telles que la ténacité (j’en parlais pour Pastore), la sincérité (Bosco) et l’ingéniosité (Notte).
De manière un peu plus évidente encore, 1992 reprend ce procédé qui consiste à introduire de la fiction – et une certain dose de soap il faut bien l’avouer – dans un contexte historique afin d’interagir avec des évènements singuliers. 1992 va plus loin que l’oeuvre de Matthew Weiner en cela qu’elle s’approprie certains personnages historiques (Di Pietro, Dell’Utri) mais on retrouve le même goût pour déceler l’ère du temps et, surtout, son évolution en marche.

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N’est toutefois pas Weiner qui veut car la cause féminine fait cruellement défaut dans 1992. La présente série est au départ une idée de l’acteur Stefano Accorsi (vu notamment dans Mafiosa) qui interprète ici Notte mais le trio de scénaristes est mixte puisqu’il est constitué de Ludovica Rampoldi, Alessandro Fabbri et Stefano Sardo***. A l’écran, une certaine parité se met en place, le trio masculin s’y trouve en effet accompagné d’un trio féminin. Mais les trois jeunes femmes ne sont que des seconds couteaux et leurs agissements assez peu lisibles. On retrouve chez elles ces tempéraments instables sans qu’il n’y ait de contrepartie positive.
Leurs performances sont d’ailleurs assez inégales. Tea Falco (Beatrice “Bibi” Mainaghi) est plutôt intrigante dans le rôle d’une jeune héritière en pilote automatique mais Miriam Leone (Veronica Castello) ne parvient pas à tutoyer la justesse nécessaire pour son personnage, le plus exigent du trio féminin. Dans le fond, c’est sans doute le travers le plus dommageable de 1992 que de ne pas avoir su équilibrer sa narration pour permettre à cette ancienne Miss Italia (Leone) de briller au delà de son physique à faire fondre un iceberg !

Au-delà de cet écueil, 1992 n’en est pas moins une somme d’enjeux importants, lesquels ne se limitent pas aux seules frontières italiennes. Le personnage de Luca Pastore est notamment porteur d’une évocation saisissante des affaires autour du sang contaminé. La maladie fait alors tragiquement écho à la corruption, ce mal que l’on combat mais que l’on ne guérit pas.
Puis, l’univers politique est abordé sur un contraste frappant. Comment l’idéalisme peut-il s’imposer dans un environnement cadenassé par les lourdeurs d’appareils. Est-ce que la filiation n’est-elle pas déjà une défaite d’idée ?!
Enfin, dans quelle mesure l’avènement du paraître bouleverse les savoirs et les convictions ? Peut-on juguler la superficialité qui la sous-tend ?
Si 1992 prend bien soin d’éviter le jeu des convictions partisanes, elle ne se montre ainsi pas avares en introspections utiles.

Aujourd’hui, Silvio Berlusconi a 78 ans. Il devient réellement politicien en 1994. Il n’est donc pas surprenant que les scénariste aient conçu leur série comme une trilogie (1992, serait suivie de 1993 et 1994).
En attendant, ces dix premiers volets forment un beau portrait italien qui mérite votre regard, et ce sur OCS Max dès le 1er Septembre.

* Source : Le Monde
** Source : Il Manifesto
*** Entretien avec le trio à lire sur le THR

Si vous souhaitez en savoir plus sur les italiennes de la Sky, je vous conseille vivement les avis très complets de Livia sur Romanzo Criminale et Gomorra.

Visuels & vidéo : Wildside / La 7 / Sky

 
L’Italie affronte son passé
L’épisode des billets de banque jetés dans les toilettes, au début de la série, est une légende urbaine. “Une scène mille fois racontée” et qui pourtant “a été inventée par Mario Chiesa lui-même”, raconte un éditorialiste de La Stampa, qui couvrait à l’époque l’enquête “mains propres”. “Mais outre cette anecdote, de nombreuses inexactitudes sautent aux yeux de ceux qui ont vécu cette époque en tant que témoin privilégié”, estime-t-il.
Sans doute, mais il ne faut pas prendre 1992 pour un compte-rendu historique, rétorque le Corriere della Sera, car la vertu de la série est avant tout de brosser le portrait d’une époque, “d’une illusion : l’Italie, à ce moment-là, voulait changer. Cette illusion n’a pas duré. Nous avons appris à protester, à nous indigner, à nous bercer parfois d’illusions. A changer, pas encore. […] Voilà pourquoi cette série est une bonne chose : elle aide la nation amnésique à se souvenir. Et, croyez-moi, ce n’est pas rien.”
Mais aussi à affronter ses travers, renchérit Wired Italia, qui fustige “le vice italien de toujours vouloir faire bonne figure”. Ce vice “nous condamne à des fictions dont les héros sont de gentils prêtres, médecins et policiers incorruptibles prêts à sauver le monde”. Or ce n’est qu’en osant montrer ses zones d’ombre que l’Italie peut espérer “créer des produits valables sur le plan de narratif”.
Complément critique (Extrait du Courrier International n°1276).

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