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Sense8, un enivrant éloge du nous !

(Netflix) saison 1 visible depuis le 5 juin et saison 2 prévue
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Il y a un peu plus d’un an – le 18 septembre 2014 pour être exact –, Netflix lançait son service de vidéo à la demande par abonnement chez nous. Récemment, John Landgraf (grand manitou chez FX) n’y allait pas par quatre chemins en disant – en substance – que la qualité moyenne des 14 productions originales de Netflix ne valait pas tripette ! C’est sans doute un peu exagéré même si de Marco Polo à Grace & Frankie en passant par Wet Hot American Summer, l’offre s’avère effectivement pour le moins inégale.*
Il y a toutefois une singularité maison qui m’a profondément touché durant cette année. J’espère trouver les mots justes pour le dire car Sense8 fût une expérience pour laquelle je peux désormais affirmer que mon regard sur le format sériel est durablement altéré.

Nomi est une activiste trans installée à San Francisco. Capheus est un conducteur de bus à Nairobi. Sun est la fille d’un important industriel à Séoul. Wolfgang est un malfrat implanté à Berlin. Kala est une pharmacienne qui vit à Mumbai. Lito est un acteur populaire du côté de Mexico. Riley est une DJ d’origine islandaise délocalisée à Londres. Et Will est un officier de police basé à Chicago.
Ces huit personnes ne se connaissent pas et pour cause, ils vivent dans des endroits du globe bien éloignés les uns des autres. Ils vont pourtant être brutalement reliés les uns aux autres…

L’évolution
Sense8 s’ouvre avec un générique qui annonce la couleur, ou plutôt les couleurs parce qu’elle fait le choix de la multitude. En 108 scènes fugaces, on comprend qu’il va être question de globalité. On comprend également que l’expérience va nous étourdir mais que, très vite, la curiosité aidant, le changement de paradigme va nous conduire à oublier les frontières, toutes sortes de frontières.
Ce générique est une formidable introduction à la série. Il commence par nous montrer différents endroits de la planète. Ces premiers plans sont presque dépourvus d’hommes et de femmes. Puis progressivement, l’influence humaine se fait de plus en plus ressentir. Les lieux successifs sont de plus en plus urbains et les séquences tendent vers des regroupements d’individus de plus en plus importants. Ces quelques inconnus – on ne voit aucun membres du casting durant ce générique – sont également de plus en plus proches les uns des autres, ils dansent, ils s’enlacent et se tiennent par la main. Le Montage ajoute enfin une notion d’accélération et d’emballement soulignée par une musique, elle aussi, en tempo progressif.
Vous l’avez compris, cette entrée en matière est une métaphore syncopée de l’évolution au sens large. L’homme est apparu sur terre. Aujourd’hui, il en peuple tous ses recoins. Il est désormais temps qu’il accède à la marche supérieure dans l’escalier de la grande histoire de l’évolution.

Ce générique introduit un regard sur le monde. Pour Sense8, la production s’est en effet déplacé sur place. A l’heure d’une Game of Thrones et ses tournages étalés entre l’Islande et Malte, cela peut sembler banal mais à la lumière des neufs lieux bien distincts abordés ici, cette ambition prend de suite une importance inédite. Sense8 multiplie les extérieurs et pour bien faciliter l’immersion du téléspectateur, son dépaysement, elle privilégie les séquences avec de nombreux figurants locaux ou vient directement se greffer à des événements populaire (la Pride à San Francisco, l’authentique match de catch à México ou la parade à Mumbai).
Pourtant la série évite avec soin toute démesure. L’approche formelle est sobre, presque documentaire. Si les lieux sont emblématiques pour créer du contraste, ils ne sont jamais caricaturaux. Hormis peut être la pastille d’une chorégraphie très Bollywood, les personnages évoluent dans des lieux authentiques, généralement éloignés de la carte postale.
Cette simplicité, on la retrouve aussi dans les effets visuels. De Matrix à Jupiter Ascending en passant par Cloud Atlas, les Wachowskis ont pourtant fait preuve d’un goût ostentatoire pour l’exercice. Avec Sense8, rien de tout cela, les jeux de miroir et les effets de montages confinent au minimalisme. Leur approche privilégie le sensoriel. Les mouvements et contacts captés sans déformation pour rester naturel le plus longtemps possible.

Cette élan de normalité surprend ! Le casting accuse indéniablement une carence d’expérience mais pour être, dans chaque cas, originaire des lieux convoqués, il parvient à faire étalage d’une sincérité rare à l’écran. Les huit actrices et acteurs laissent alors entrevoir un contraste de caractères saisissant de l’expansif Capheus (Ami Ameen) au presque mutique Wolfgang (Max Riemelt).
Parallèlement, l’agencement du récit ignore complètement les limites d’épisode. Les durées sont très variables, le premier épisode est notamment très long et l’on a plus que jamais le sentiment de découvrir une entité au long cours qui ne résonne que sur sa globalité.
On touche là aux deux principaux reproches faits à Sense8. Elle ne serait pas bien construite ni suffisamment bien incarnée. Il me semble que ces deux aspects témoignent au contraire de sa radicalité. Sense8 ne cherche pas tant à constituer un échantillon de diversité mais plus à assembler un collectif normal, une somme d’individus qui représente au plus près notre époque par leur banalité et leur émotion.
Leur histoire commence par un quotidien ordinaire avant d’évoluer vers l’extraordinaire. Elle n’obéit pas un schéma structuré mais avance de manière chaotique, par à-coups, à l’image d’une nature coutumière de ces sauts évolutifs par paliers. Au fond, elle est exclusivement centrée sur le point de vue des huit, s’aliénant ainsi tout subterfuge et raccourci à même d’accélérer artificiellement le récit. A ce titre Sense8 ne cherche pas à séduire son public dès le premier épisode. Elle s’empare d’un format et surtout d’un diffuseur qui lui permet de s’exprimer pleinement sur le long terme.

Car l’enjeu est de taille. Il s’agit rien de moins que d’introduire l’archétype d’un posthumain ! L’idée est la suivante : une poignée d’individus ont la possibilité de communiquer entre eux, de partager leurs sensations et de bénéficier des savoirs/aptitudes de celles et ceux qui constituent leur groupe. Sense8 ne se déroule donc pas dans le futur ou dans une uchronie. Elle ne repose pas sur des gadgets ou des super-pouvoirs. Elle fait le choix de transmuer l’empathie envers l’autre pour proposer une certaine idée du transhumanisme. A savoir le principe qui veut que l’homme peut accéder à une évolution significative de ses capacités.
De premier abord, on pourrait penser que nous sommes en présence d’une science fiction a minima. Le récit bouleverse pourtant très vite de nombreux débats actuels comme la question du genre ou celle de la race. Cette “connexion” élève rapidement la réflexion au dessus de ces préoccupations en ramenant au au premier plan le postulat premier de l’unité humaine. Sense8 embrasse alors précisément la substance même du genre de la science fiction, cette propension à faire évoluer un micro/macrocosme pour développer une réflexion riche qui n’a rien de surnaturelle.
On n’est alors pas vraiment surpris de retrouver Joe Straczynski aux manettes en compagnie des Wachowskis. Le créateur de Babylon, 5 tombé tout petit dans la marmite de la science fiction, est un de ces plus fervents orfèvres. Ensemble, ils livrent avec Sense8 un exercice de style novateur qui se démarque aussi par son approche optimiste. A une époque où les récits dystopiques se multiplient, il est assez remarquable d’aller à contre courant en proposant une vision positive de ce que pourrait être une altération de l’homme tel que nous le connaissons. Rarement l’argument selon lequel il n’y a de salut que par le collectif n’aura été si bien défendu. Merci Sense8 !

Du reste, Netflix a commandé une saison 2 et Straczynski étant un spécialiste du récit en 5 actes, je ne saurai trop vous conseiller de fusionner avec la série.

Retrouvez ce billet dans la sélection hebdomadaire Séries Mania.

Visuels & vidéo : Sense8 / Netflix

* : Comment Netflix use d’une perception non distanciée de son service ? Quelques réponses avec ce très bon texte de Ju sur pErDUSA.

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