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La description d’une trajectoire, True Detective s02e08 (récap.)

(HBO) s02e08 “Omega Station”,
saison 2 en huit volets à voir chez nous sur OCS
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La saison 2 de True Detective a donc rejoint son terminus en cette “Omega Station”. A l’image d’un second opus particulièrement noir, cet épisode allongé s’était donné les moyens de créer des échanges ambitieux qui auront sans doute manqué d’un chef d’orchestre – coucou Cary F. – aussi inspiré qu’en Louisiane.
La série de Nic Pizzolatto s’affirme toutefois comme une oeuvre qui a su trouver sa voie/voix sur un format de l’anthologie saisonnière encore naissant. Après les éloges de l’an passé, l’avalanche de noms d’oiseaux qui aura accompagné ce retour témoigne ostensiblement du caractère encore disruptif du format. Adorateurs comme détracteurs auront pourtant été nombreux à suivre cette enquête, ce mystère, cette violente charge géopolitique et ses acteurs décidément loin de leur registre habituel.

Attention ! Vous n’avez pas vu ledit épisode ? Vous passerez donc votre chemin car ce qui suit en est un commentaire très complet.

“[…] the act, it decribed a trajectory.”
Paul n’est plus et d’un quatuor, True Detective se réduit à un trio. Avant un dénouement dramatique dans un hall de gare synonyme de fin des espérances, Antigone et Raymond pensent encore pouvoir interrompre la course implacable de ce train corrompu.
On retrouve le couple de fugitifs dans une chambre de motel. Ils se sont étreint physiquement et s’abandonnent mentalement ensuite en confiant leurs traumatismes respectifs, ces traumatismes qui les définissent profondément. Ani tente d’expliquer sa disparition durant 4 jours alors qu’elle était enfant. De cette absence, elle a tout oublié mais conserve le sentiment fort d’une humiliation. Ray raconte, quant à lui, le meurtre qu’il a commis et les tourments qui l’assaillent depuis.
Cette double confession leur donne un supplément de volonté, une énergie qu’ils puisent dès l’instant qu’ils apprennent que Paul est tombé.
Peuvent-ils encore poursuivre leur enquête ? Les morts de Davis et Woodrugh ont-elles été vaines ? La piste Laura/Erica conduit logiquement à la dernière pièce du puzzle. Leonard, le frère de Laura, s’est renommé Lenny Tyler. C’était lui, le photographe bavard sur le tournage du film et tout cela se confirme lorsqu’Ani et Ray inspecte discrètement son pavillon. À côté de clichés de Burris et Holloway, on aperçoit en effet les masques dont cette inquiétante tête de corbeau ainsi qu’un fusil à pompe et ses douilles de caoutchouc. Mais surtout, le couple trouve Laura menottée dans le salon. Après avoir décrit son enfance compliquée depuis le meurtre de ses parents bijoutiers en 1992, elle explique que son frère a lui aussi souffert et révèle qu’il est bien celui qui a tué Caspere.
C’est donc bien Lenny/Leonard qui est en possession du disque dur compromettant et il est justement en passe de l’échanger contre les fameux diamants bleus. Le disque est pourtant vierge et les diamants sûrement déjà revendus. Ani met Erica dans un bus pour Seattle et Ray tente d’intercepter Lenny dans un lieu public très fréquenté. L’échange tourne effectivement au fiasco. Ray perd son dictaphone sur lequel il avait enregistré Holloway, Lenny est abattu car il n’a pas supporté l’amère réalité : Caspere, celui qu’il a torturé jusqu’à la mort, n’était autre que son propre père. Burris est touché par Ani mais parvient à s’enfuir.
Sans Tyler, sans Pitlor dont le suicide a été orchestré, sans Betty et Tony Chessani introuvables, sans l’enregistrement des confessions d’Holloway et avec un Lieutenant Burris toujours en état de nuire, les perspectives d’Ani et Ray n’ont pas évolué, leurs statuts de fugitifs restent entiers. La fuite s’impose désormais comme la seule option.

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There’s us, and everything else is in the gray.
De son côté, Frank organise sa sortie. En bon gestionnaire, il ne s’éclipsera pas sans avoir réglé tous ses comptes. Mais avant tout, il doit s’assurer que celle qu’il aime est définitivement en sécurité.
On pouvait avoir quelques doutes sur Jordan, tout comme on pouvait avoir quelques doutes sur Frank. Mais si ce dernier a su démontrer toute l’étendue de son honneur, Jordan va pouvoir nous prouver que son amour pour son homme n’est pas feint ! Elle reste ferme et intransigeante lorsqu’il lui annonce qu’elle doit le quitter, confiante lorsqu’il prétend que ça ne marchera pas entre eux, sûre d’elle lorsqu’il faut démontrer sa conviction en se séparant d’une bague et rassurante lorsqu’elle doit convaincre son homme qu’elle l’attendra à leur point de rendez-vous.
Si Frank avait encore l’ombre d’un doute sur l’étendue de la machination qui se joue dans les arcanes de Vinci, voir Austin Chessani sans vie au milieu de la piscine de sa villa à Bel Air lui permet d’y voir aussi clair qu’à travers l’eau chlorée du maire déchu.
Il s’installe ensuite dans une salle secrète du bar où on l’avait souvent vu rencontrer Velcoro. Il affranchie Felicia, la patronne balafrée qui sera désormais seule propriétaire du lieu. À ce stade, ses motivations rejoignent celles d’Ani et Ray. Il n’a donc pas de mal à rassurer la première sur ces intentions et à enrôler son « seul ami » dans une expédition chez McCandless. Les deux mercenaires improvisés investissent le ranch du patron sulfureux et Frank obtient la revanche qu’il cherchait en achevant Osip à bout pourtant. Mais l’opération se révèle aussi très rémunératrice puisque nos deux compères repartent avec un beau pactole.
Frank passe ensuite chez le diamantaire qui lui a préparé un joli petit sac de pierres à haute valeur certifiée qui sera bien plus facile à transporter que d’encombrantes liasses de billets pour voyager. Et justement, pour se faire, il obtient de ses fournisseurs arméniens des passeports irréprochables.
Voilà, tout est en place. Frank s’est assuré une retraite paisible et dorée sous le soleil du Venezuela ! Plus rien ne le retient alors ? Pas si sûr…

It’s your story now. I told it.
L’épilogue nous tend les bras. Notre trio s’est fixé un but, une porte de sortie, un relatif anonymat sud-américain. Après l’atmosphère oppressante de Vinci, une Californie interlope et ses interconnexions tentaculaires, le terminus du voyage pour Ani, Ray et Frank n’est pourtant pas celui espéré. Entre océan, forêt et désert salé, la nature et l’inertie vont se charger de séparer une fois pour toute les deux couples qui espéraient se retrouver.
De retour du raid organisé par Semyon, Ray ne résiste pas à l’envie d’apercevoir une dernière fois son fils. Il fait un crochet par son école où l’attendent Burris et ses sbires. Après avoir salué son fils, Ray remarque immédiatement qu’il est piégé et improvise une fuite désespérée. Il est abattu au milieu d’une forêt aux grands arbres, comme l’avait prédit son père dans son rêve.
De son côté, Frank pensait avoir tout prévu. C’était sans compter les mexicains de la Santa Muerte qui finissent par le coincer sur la route. Amené au milieu de nulle part, il sauve sa peau en proposant le pactole tout juste amassé mais lorsqu’un des hommes de main lui réclame son costume, il se lance dans un baroud d’honneur fatal. Lorsque les mexicains l’abandonnent, Frank est percé d’un coup de couteau sur le côté et c’est bercé d’hallucinations qu’il va s’effondrer d’épuisement.
Enfin, comme elle l’avait promis à Ray, Felicia a escorté Ani jusque sur le bateau qui l’emporte à l’étranger. quant à elle, Ani avait promis à Frank de retrouver Jordan au Venezuela. C’est chose faite lorsqu’on la retrouve quelques mois plus tard. Ani est devenue maman entre temps mais elle prend le temps de raconter toute l’histoire à un journaliste. Et si ce dernier lui demande de venir témoigner, elle refuse soulagée de pouvoir enfin vivre une nouvelle vie.

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Tell her I wanted to be there. And that story we told, it’s still true.
Loin du final heureux et béat de la première saison, cette conclusion adopte résolument la tonalité noire de cette incursion californienne. À ce titre, les fins de Ray et Frank sont accablantes. Elle confinent même à la cruauté. Ray trouve la mort dans une situation prédéterminée – lors d’une séquence d’inconscience il est vrai mais tout de même – et son message d’adieu ne parvient pas à son fils. Comble d’une amère ironie : Chad était effectivement son fils (comme le démontre le test de paternité).
Parallèlement, Frank trouve la mort après avoir entrevu un mince espoir de survie. Ses ravisseurs s’apprêtent à le laisser vivant avant sont geste absurde et honorable à la fois. Son agonie est jalonnée par des étapes cruciales de sa vie durant lesquelles il a tenu bon face à l’adversité. Sa conscience le quitte alors qu’il contemple sa chute, alors qu’il prend conscience de sa plus grande hantise : ne plus pouvoir se battre.
Il en ressort une vision extrêmement pessimiste. Une certaine idée du fatalisme relayée par le destin de Vinci à nouveau au main d’un Chessani, la poursuite du projet de construction d’une voie ferrée sous la houlette du procureur général véreux (Geldorf) et, in fine, le statut prolongée de fugitive promis à Jordan et Antigone, y compris à l’étranger.
Ce fatalisme c’est aussi ce “Je ne sais pas” désabusé émis pour toute réponse lorsqu’Erica interroge Ani sur ce qu’elle va bien pouvoir faire de sa vie désormais.

Men like this…They always skate.
Au fond, c’est la principale dissidence avec la saison 1. Si les deux volets s’inscrivent complètement dans la tradition du polar noir, cette saison marque les esprits par son intransigeance à perpétuer un déterminisme démoralisant. Malgré l’emprise du temps qui aura marqué Cohle et Hart, leur récit aura toujours été traversé par l’existence d’une issue possible. En Californie, Bezzerides, Velcoro, Woodrugh et Semyon s’abîment contre une réalité cyclique. True Detective rejoint ici une série comme The Wire dont la colonne vertébrale s’appuyait sur ce même principe ; les hommes tombent mais l’absurdité du système perdure.
Alors, cette saison 2 rejoint-elle son objectif ? Il me semble qu’elle atteint sa cible pour sa description d’un univers. (J’en ai souvent parlé dans ses récaps,) Elle s’approprie une réalité géographique, politique et sociologique contemporaine avec une précision rare. Nic Pizzolatto habite la région (Ojai) depuis quelques années seulement mais il s’est profondément imprégné d’un décor californien souvent maintenu – et on le comprend – dans l’ombre. La reproduction très fidèle de Vernon en Vinci constitue une peinture aussi choquante que nécessaire. Du reste ce regard sur une localité domestique aberrante a complètement été occultée (à quelques exceptions près ; merci Uproxx et Grantland) par la presse US, engluée dans une diatribe privée de nuance (tout comme elle l’avait sans doute été dans un registre opposé l’année passée). Pourtant Vinci/Vernon est indécente et sa dénonciation fait partie d’une tradition du polar bien ancrée de Raymond (clin d’oeil à Velcoro ?) Chandler à James Ellroy.

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I am the blade and the bullet.
Toutefois, cette Californie “louche” est privée d’un regard audacieux. Nombreux sont les observateurs à pointer l’absence de Cary Fukunaga dont l’unité de travail (seul réal.) avait certainement embelli la première saison. Il ne faudrait pas oublier Adam Arkapaw – déjà responsable de Top of the Lake – à la photographie et dont l’apport aura sans doute été plus significatif encore.
Cette saison, les différents metteurs en scène qui se succèdent derrière la caméra ne déméritent pas. Je pense surtout à Jeremy Podeswa et John Crowley (respectivement ép.4 et 5) qui insufflent une énergie dans ce marasme. La performance de Nigel Bluck n’est, par contre, pas à la hauteur de son prédécesseur australien. Les plans d’échangeurs sont fascinants et hypnotiques mais pour le reste, il livre une copie sans saveurs.
Le jeu des saveurs aura précisément été le grand piège de cette saison pour le casting. Avec un texte monocorde, notamment privé d’humour et de distance, Vince Vaughn aura été le grand perdant dans une distribution diversement servie. Des acteurs comme Taylor Kitsch et Kelly Reilly n’ont pas eu suffisamment de temps de parole pour démontrer leur talent et le registre imposé aura grandement limité leur champ d’action. Par contre Rachel McAdams et Colin Farrell tirent leur épingle du jeu. Le regard de la première en aura découpé plus d’un cette année et l’impression destructrice du second n’aura jamais été remise en question. Quant à Vaughn, il suffit de revoir les débuts de son personnage pour s’apercevoir assez distinctement combien il a du être pénible pour l’acteur d’enfiler le costume de Frank Semyon. Au fil de la saison, il arrive parfois à faire illusion mais on ne peut s’empêcher de penser au final qu’un acteur plus ambigu aurait fait mieux.

Et puisqu’on évoque l’ambiguïté, laissez moi pour conclure affirmer que cela reste la grande force de True Detective. Une ambiguité positive, de celle qui fait naître le débat, de celle qui impose au téléspectateur de sortir de sa passivité. True Detective n’est pas une série que l’on doit subir, mais dont il faut s’emparer pour la remettre en question et tenter de comprendre ses méandres, démêler les vraies pistes des fausses, rebondir sur des concepts et un regard sur une société bien/trop réelle.
S’agissant de True Detective, j’ai souvent lu qu’elle était prétentieuse. Tout dabord, je trouve que le terme est détourné. Bien sûr qu’un artiste, quel qu’il soit, a la prétention de nous faire partager son oeuvre. Mais, au fond, c’est justement ce qui me plaît chez Nic Pizzolatto. Il n’a pas simplement la volonté de créer du rebondissement, il cherche à faire réfléchir. Il n’écrit pas un texte en se disant qu’il faut qu’il soit compréhensible pas le plus grand nombre, il préférera le polir sans en altérer le sens (et donc l’ambiguïté).
Aujourd’hui, sans doute par un concours de circonstances – et en particulier le bon vouloir de Matthew McConaughey – nous avons un auteur qui n’entre pas dans le moule, qui ne fait pas partie du sérail. Il serait dommage de ne pas le laisser aller au bout de son oeuvre !

 

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A noter qu’HBO annonce que l’intégralité de cette saison 2 est désormais disponible sur les plateformes iTunes, Orange et Wauki.

 

Observations diverses :

  • John Crowley est de retour à la mise en scène pour cette conclusion (ép.5 et donc ép. 8). Hormis Justin Lin qui avait signé les deux premiers volets, Crowley est le seul réalisateur à être crédité sur deux épisodes.
  • La scène dans le hall moderne de la station de train a été tourné dans un ensemble récent, le Anaheim Regional Transportation Intermodal Center (ou « ARTIC » de son petit nom).
  • Lera Lynn, la chanteuse du bar glauque de Felicia s’est confié a plusieurs sources à l’occasion de ce final. Dans Rolling Stone, elle précise que son style ne se résume pas à la tonalité majoritairement triste qu’elle adopte pour la série. Et puis chez Hitfix, elle ajoute avoir connu des rades bien plus dépressifs que celui de True Detective.
  • The Creators Project s’intéresse aux scènes d’échanges d’armes à feu dans cette saison 2. On peut notamment y lire le point du vue du chef opérateur – Nigel Bluck – qui signe l’ensemble des épisodes de ce second opus.
  • Billboard a publié un entretien très intéressant avec T-Bone Burnett. Il y explique notamment qu’il était ravi d’avoir totalement la main sur la musique de la série en s’occupant de la composition des thèmes originaux, de la composition de titres spécialement créés et de la supervision musicale.
  • Enfin, pour conclure, Vulture dresse un bilan très complet de la réception de cette saison (ses audiences, ses attentes) et évoque la possibilité de poursuivre True Detective avec ou sans Nic Pizzolatto.

Visuels : True Detective / HBO / Anonymous Content / Lee Caplin / Picture Entr. / Passenger

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