En attendant Reagan, Fargo s02e01 (récap.)

(FX) “Waiting for Dutch”, s02e01 ; une saison 2 en 10 épisodes visibles sur Netflix* –
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La saison 1 de Fargo était un bel exploit. Reconstruire – et déconstruire – un grand classique du cinéma tout en restant fidèle à l’univers particulier de ses créateurs, les frères Coen, n’était pas une mince affaire.
Cette saison 2 s’ouvre sur un plateau de cinéma fictif qui évoque justement – bien que les genres soient différents – la bande annonce du prochain film (Hail, Caesar!) de ces même frères Coen. Au delà de la coïncidence, cette introduction offre l’assurance d’une continuité.

Pour rappel, Fargo est une anthologie. Même si un lien relativement ténu existe, vous pouvez tout à fait découvrir cette saison 2 sans avoir vu la première*.
Et puis, je me dois de vous prévenir que ce qui suit est un commentaire détaillé dudit épisode. Il est préférable de l’avoir vu au préalable.

“Okay, then”
En simplifiant, on pourrait résumer l’oeuvre des Coen par un personnage pas très futé qui, la plupart du temps, s’acharne à faire les mauvais choix. C’était bien sûr le cas dans Fargo, le film comme la série (rappelez vous de Lester).
A ce titre, les Blumquist en sont de parfaits exemples. Peggy (Kirsten Dunst) est esthéticienne, Ed (Jesse Plemons) travaille à la boucherie et un simple dîner suffit à démontrer qu’ils ne veulent pas la même chose, entre ambitions personnelles et familiales. C’est d’ailleurs sûrement pour cela que Peggy a tenté de cacher à son mari qu’elle avait fauché une personne et ramener l’accidenté sur le capot de sa voiture jusque dans leur garage. C’est sûrement pour cela aussi que lorsqu’Ed achève le blessé, Peggy fait tout pour le convaincre de “nettoyer” l’esclandre !
Le duo Dunst/Plemons fait forte impression. Dunst, en particulier, excelle dans un rôle de fausse naïve qui aurait pu être un beau piège, tant il aurait été facile de surjouer la candeur. Elle déjoue l’écueil avec beaucoup de sincérité et son personnage trouve, d’emblée, une belle ambiguïté.

“You’re the comic in a piece of bubble gum!” (Dodd)
Celui qui termine cet épisode dans le congélateur des Blumquist se nomme Rye Gerhardt (Kieran Culkin). Les Gerhardt dirigent un clan mafieux basé à Fargo mais Rye est ce qu’on pourrait appeler la cinquième roue du carrosse. Derrière Otto (Michael Hogan), le chef de famille foudroyé par une attaque cardiaque, il y a sa femme Floyd (Jean Smart), une sacrée dure à cuire et ses deux frères aînés, l’ambitieux Dodd (Jeffrey Donovan) et le goinfre Bear (Angus Sampson).
Alors Rye s’acoquine avec un douteux vendeur de machine à écrire en espérant ainsi tirer son épingle du jeu en dehors du carcan familial. Son associé lui assure qu’il faut juste qu’il décourage une juge afin que leur petite entreprise décolle. Rye prend donc en filature la magistrate dans une séquence au montage à l’ancienne (enchaînement de fondus, image scindée) assez délicieuse accompagnée par la voix de Billy Thorpe :

Rye la suit jusque dans un Waffle Hut à Luverne. Là, il tente de l’impressionner mais la juge ne veux rien savoir et pulvérise de l’insecticide dans les yeux du malotru. Ce dernier perd alors les pédales et refroidit la juge, puis le cuisinier qui voulait l’assommer avec sa poêle et, enfin, la serveuse en deux temps. Tout hébété sur le parking – et sans doute aussi diminué par une blessure dans le dos – Rye aperçoit alors un engin volant lumineux qui disparaît rapidement. A peine le temps de reprendre ses esprits qu’il est violemment fauché par la voiture de Peggy Blumquist.
L’échange sanglant dans le restaurant est teinté de cette coloration grotesque si chère à Tarantino. Toute la séquence est très soignée, de la porte de la cuisine qui claque au mélange du sang avec le milkshake en passant par le six-coups qu’il faut recharger.

“Well, this is a deal” (Hank)
Lorsqu’un jeune Lou Solverson (Patrick Wilson) arrive sur place, il remarque très vite qu’il y a trois cadavres pour quatre véhicules. Hank (Ted Danson) son beau père, qui officie pour la police locale, remarque quant à lui une chaussure dans un arbre, là où les traces du tueur disparaissent.
Lou en profite pour inviter Hank à dîner le lendemain. Betsy – la femme de Lou et fille d’Hank, donc – s’est récemment convertie aux cuisines du monde et semble peu affectée par son cancer.

Tell her if John McCain could hold out against Viet Cong thumbscrews, she can make it through this cancer, » (Karl)

Avant de rentrer chez lui, Lou fait un arrêt dans le bar local en pleine soirée Bingo où il retrouve deux connaissances. Malgré la violence de l’altercation au Waffle Hut, Lou ne dramatise pas mais l’un de ses deux interlocuteurs est plus pessimiste. Le bien nommé Karl Weathers (Nick Offerman) lui annonce en effet une météo de plus en plus compliquée.

“It is a crisis of confidence”
Si l’ouverture en noir et blanc sur un tournage de Western où tout le monde attend Dutch (aka Ronald Reagan) est une belle trouvaille pour amener les événements de Sioux Falls, la séquence suivante est plutôt déconcertante. Au fond, l’épisode est encadré par deux assertions politiques qui ne collent pas avec l’univers de Fargo et, par extension, celui des Coen. Jimmy Carter explique maladroitement que la situation de l’union s’est détériorée sur fond d’images du prix de l’essence qui flambe. Et c’est à relier avec le libéralisme du syndicat du crime de Kansas City et la diatribe antisystème de Karl en fin d’épisode.
Fargo excellait l’année dernière parce qu’elle se concentrait sur les petits instincts mesquins. Je ne crois pas que le déplacement dans le passé justifie cette installation d’un décor politico-économique. Il me semble que la série de Noah Hawley (Showrunner) y perdrait, notamment ce caractère hors du temps si particulier.

Par contre, cette ouverture est formellement splendide. La photographie – signée Dana Gonzales – est saisissante et le montage des séquences s’avère complètement décomplexée. Fargo assume pleinement son statut d’oeuvre de genre, aussi rigoureuse dans ses détails que libre par son humour débridé.
Comme attendu, il faudra surtout compter avec une autre distribution exceptionnelle. J’aurais sûrement l’occasion de lui adresser de nombreux louanges lors des prochains épisodes !

Observations diverses :

  • Bienvenu dans cette série de récapitulatifs pour Fargo. Je vais tenter d’être aussi régulier que l’an passé en collant au plus près de la diffusion sur Netflix. Bonne saison à toutes et à tous.
  • Quelques références à la filmographie des frères Coen se détachent déjà. La plus évidente est l’apparition d’un OVNI qui évoque The Man Who Wasn’t There. La référence à l’histoire de Job évoque A Serious Man. Le personnage de Karl Weathers, l’énervé féru de conspirations, fait fortement penser à Walter Sobchak (John Goodman) dans The Big Lebowski. Enfin un Waffle Hut apparaissait déjà dans The Ladykillers.
  • Le livre lu par Lou à sa fille (la jeune Molly) s’intitule Five Little Peppers and How They Grew de Margaret Sidney. L’histoire d’une veuve modeste qui élève cinq enfants avec courage face à l’adversité !
  • Lorsque Lou demande à sa femme comment s’est déroulé sa séance de chimiothérapie, elle répond en faisant référence à Love Canal, lieu d’un scandale sanitaire suite à la découverte d’un enfouissement de produits toxiques à la fin des années 70 (Source : AV Club).
  • Lors de l’introduction, on aperçoit quelques images de l’affaire John Wayne Gacy. Ce dernier était un tueur en série de renom.
  • Et puis c’est l’occasion de refaire un petit point cartographique. Quatre lieux sont cités dans ce premier épisode pour quatre états distincts. Si Luverne (Minnesota) et Sioux Falls (Dakota du Sud) ne partage pas le même état, il n’y a que 30 minutes de route qui les séparent. Par contre, Fargo (Dakota du Nord) se trouve à 3h30 de SF (selon Google Maps) d’une route très rectiligne particulièrement rasoir (si l’on en croit le podcast Fargo talks Fargo). Enfin, Kansas City (Missouri) se trouve à plus de 5 heures de voiture au sud de SF.

Un peu de lecture :

  • L’apparition d’un vaisseau spatial (extra-terrestre ?) intrigue au plus haut point. Noah Hawley s’explique brièvement du côté de chez Hitfix.
  • Le Minnesota est justement familière des histoires d’OVNIs si l’on en croit ce récit publié par MPR.
  • Kirsten Dunst affirme qu’elle a mangé beaucoup de pizzas et bingé FNL pour se préparer au tournage. Jesse Plemons (Landry dans FNL) appréciera !
  • Le retour de la série n’a pas fait d’étincelles, niveau audiences. Deadline avance des chiffres en baisse.
  • Le principal lien entre les deux saisons se nomme Lou Solverson, lequel avait évoqué quelque fois les événements de Sioux Falls. Piqûre de rappel à lire sur Hidden Remote.

Visuels : Fargo / FX / MGM
Musique : Billy Thorpe “Children of the Sun” (1979 Polydor)


* : A noter que la saison 1 est, elle aussi, visible sur Netflix !

Manson Vs Hodiak, Aquarius saison 1

(NBC) saison 1 en 13 épisodes à voir sur 13ème RUE dès le 11 octobre ;
Saison 2 déjà prévue
AQUARIUS --

Vous n’êtes sûrement pas sans savoir que The X-Files – aka Aux Frontières du Réel chez nous – va revenir sous la forme de six épisodes qui seront programmés sur la Fox début 2016. Après 7 saisons – soit 84 épisodes tout de même – de Californication et avant, donc, de retrouver Gillian “Scully” Anderson, David Duchovny s’est offert une virée en l’an de grâce 1967 pour AquariusIl y interprète un inspecteur de police à l’ancienne confronté à l’émergence d’un certain Charles Manson. L’affrontement est alléchant sur le papier mais le résultat se révèle globalement déconcertant.

le titre Aquarius fait ici directement référence au morceau homonyme extrait de la comédie musicale Hair. Il va donc être question du Summer of Love. Mettons-nous de suite dans l’ambiance avec The Byrds :

Les Byrds (avec la faute de lettre “façon Beatles”) sont souvent qualifiés de pionniers du Folk-Rock. Le groupe se forme en 1964 et ils doivent leur premier tube à un certain Bob Dylan (Mr. Tambourine Man). Mais le groupe formé à Los Angeles se détache du son Folk de Dylan et s’inspire de la forte influence anglaise musicale à l’époque, notamment des Beatles (tiens, tiens).
Ce “Everybody’s been Burned” est tiré de leur quatrième album (Younger than Yesterday) sorti au début de 1967. On y retrouve les deux principales expérimentations du groupe : le psychédélisme et la country.

Ce titre, c’est aussi celui de l’épisode. En fait, chaque intitulé d’épisode est d’abord le nom d’un tube de l’époque. La supervision musicale est effectivement très soignée et une compilation est même disponible* même si elle ne représente qu’une infime sélection (restreinte à Universal) du déferlement sonore qui accompagne la série.

Sam Hodiak est un inspecteur de police du LAPD. Nous sommes en 1967 et il s’associe à Brian Shafe, jeune infiltré des stups, pour retrouver la trace d’une jeune fille disparue. Leur enquête les mènent tout droit vers un groupe de hippies avec à leur tête un pseudo musicien mais vrai charismatique qui répond au nom de Charles Manson

En 1967, Charles Manson n’est pas encore celui qui sera le chef d’orchestre d’une série de meurtres commis durant l’été 69. Du reste, un écran préambule précise bien qu’il s’agit d’une fiction élaborée dans un cadre historique. Le personnage de Hodiak est parfaitement fictif mais les événements historiques qui jalonnent Aquarius ont été choyés. NBC s’est notamment fendue d’un blog de complément très documenté.

On doit Aquarius à John McNamara, producteur et scénariste expérimenté (Prime Suspect, In Plan Sight) que le sériephile adoube surtout pour avoir co-créé la très culte Profit. Aquarius est au départ un projet pensé pour FX et pour lequel l’ajout de David Duchovny a subitement fait monter les enchères. NBC s’empare du bébé et la série prend alors le contre-pied du copshow traditionnel à base de procédural saupoudré de feuilletonnant en proposant tout simplement l’inverse. Les épisodes n’ont pas forcément leur trame requise d’enquête fermée et le récit devient agréablement destructuré.

Mais en choisissant de se situer bien avant les actes sanglant de Manson, McNamara s’oblige malgré lui à une entrée en matière relativement poussive. La perspective d’une saison longue de 13 épisodes le conduit naturellement à retarder la première confrontation entre Hodiak et Manson et c’est toute sa caravane qui patine au démarrage.
Paradoxalement, Aquarius fonctionne le mieux lorsqu’elle s’éloigne de ses deux têtes d’affiches pour tutoyer des enjeux historiques comme l’émergence des Black Panthers (ép. 5).

Le rendu formel est quant à lui composé par Jonas Pate (mise en scène des deux premiers volets) et Lukas Ettlin (chef opérateur). Leur travail, là encore, opte pour un contre-pied spectaculaire en prenant bien soin d’éviter le patchwork coloré qui accompagne habituellement tout ce qui touche au Summer of Love. Le résultat est une image fortement désaturée qui flirte un peu trop déraisonnablement avec le noir et blanc. Il faut reconnaître que filmer une représentation des années 60 n’est jamais simple. Mad Men avait de grandes difficultés à renouveler ses décors et tout le monde ne peut pas se prévaloir du budget de la chatoyante Magic City. Pour autant, il est manifeste dans le cas d’Aquarius qu’on a voulu accentuer un caractère “noir” et que les filtres appliqués aux luminosité californiennes n’ont pas pris.

Enfin, la distribution s’avère, elle aussi, inégale. Duchovny (Hodiak) cabotine et trouve toujours un champs d’expression avec un personnage bien trop décontracté pour le genre du polar noir. Et de son côté, Gethin Anthony (Manson) n’est pas aussi marquant qu’il avait pu l’être dans le Game of Thrones, bien que son personnage soit ici pour le moins consistant.

McNamara envisagerait cinq saisons pour son Aquarius. Quelque chose me dit que si la série avait la chance d’aller jusque là, la cinquième serait probablement la seule à trouve grâce à nos yeux !

Retrouvez ce billet dans la sélection hebdomadaire Séries Mania.

Visuels & vidéo : Aquarius / NBC / 13ème RUE / King Baby / McNamara Moving Company / Tomorrow Studios
Musique : “Everybody’s been burned” The Byrds (Columbia 1967)


* : Spotify, Deezer et iTunes

Au coeur du “Système”, Gomorra saison 1

(Sky Italia) saison 1 en 12 épisodes diffusés sur ARTE* à partir du 8 octobre,
saison 2 actuellement en tournage
GOMORRA Episode 5

La fiction italienne semble avoir une préférence pour la déclinaison à partir d’une base solide. Avant d’être une série, Romanzo Criminale était d’abord un roman (Giancarlo De Cataldo), puis un film (Michele Placido). C’est aussi le cas de Gomorra dont il question ici et qui avait d’abord fait l’objet d’un livre (Roberto Saviano) et d’un film (Matteo Garrone). Enfin, ce sera aussi le cas de Suburra, adaptation du roman du même nom (écrit là encore par De Cataldo) dont l’adaptation pour le cinéma (Stefano Sollima) sortira prochainement avant l’adaptation sérielle pour le compte de Netflix qui lance justement son service ces jours-ci en Italie (22 Oct.)
Avec Gomorra, le processus d’adaptation s’apparente plus à une réduction de son matériau original. Le résultat reste néanmoins très efficace.

Le clan Savastano dirige l’une des principales entités mafieuses de Naples. Don Pietro, le chef de famille, tente d’inculquer à son fils, Gennaro, les ficelles du métier. Ce dernier est encore très loin de marcher dans les traces de son père. Alors Don Pietro charge Ciro, son lieutenant “immortel”, d’insuffler à son rejeton la stature nécessaire…

Le mot camorra n’existe pas, c’est un mot de flics, utilisé par les magistrats, les journalistes et les scénaristes. Un mot qui fait sourire les affiliés, une indication vague, un terme bon pour les universitaires et appartenant à l’histoire. Celui que les membres d’un clan utilisent pour se désigner est Système : “J’appartiens au Système de Secondigliano.” Un terme éloquent, qui évoque un mécanisme plutôt qu’une structure. Car l’organisation criminelle repose directement sur l’économie, et la dialectique commerciale est l’ossature du clan.
Extrait de Gomorra, dans l’empire de la Camorra par Roberto Saviano.

En 2006, le journaliste Roberto Saviano publie Gomorra, une description complète et brute de fonderie du milieu napolitain en citant inlassablement le nom des parrains impliquées. Cette publication, parce qu’elle est remarquablement exhaustive et surtout parce qu’elle brise la sacro-sainte loi du silence, lui vaut depuis de nombreuses menaces de mort.
Aujourd’hui, Saviano** est devenu un emblème. Ses postures de pourfendeur de la mafia au sens large agacent et ses ouvrages sont régulièrement accusés de plagiat. Gomorra est toutefois un récit nécessaire d’une réalité qui devait être étalée au grand jour, par un natif de Naples pour le moins courageux.

En 2008, Gomorra devient un long métrage. Le film mis en scène par Matteo Garrone est distingué par le Grand Prix du Jury cette année là. Il opte pour une approche transversale du système camoriste assez similaire à l’enquête de Saviano en s’intéressant à une brochette de personnages du jeune adolescent qui fait tout pour s’embrigader jusqu’au responsable peu scrupuleux d’une société d’enfouissement de déchets toxiques.

Mais Gomorra – habilement augmentée des mots “La Serie” – n’est pas une adaptation du film. Si le regard clinique sans parti-pris perdure, les sujets des deux adaptations sont parfaitement distincts. Le film faisait – sûrement volontairement – le choix de ne pas s’intéresser directement aux mafieux. La série repose quand à elle presque exclusivement sur la hiérarchie dominante du clan, même si, au fil de la saison, les épisodes permettent de s’attarder sur quelques seconds couteaux (le conseiller financier de Milan dans l’épisode 5 par exemple).

C’est le principal reproche que l’on peut faire à ce transfert sériel. En réduisant singulièrement son champ d’action au seul entourage immédiat des Savastano, on perd de vue le regard global du récit de Saviano. Il y a bien quelques apartés comme l’escapade en Espagne (ép. 6) qui s’inspire de l’ouvrage original (l’exil d’un clan sur la Costa Brava) mais il manque notamment une emprise sur l’enrôlement de la jeune garde, son absorption inéluctable. Elle fait l’objet d’une brève pastille de transition ici alors qu’elle constitue l’une des trames les plus fortes du film.

Néanmoins, Gomorra ne s’enferme pas dans les enjeux de gangsters. L’ouverture de la saison est en cela une fausse piste. Passés les règlements de comptes des premiers épisodes, les affrontements sont relégués au second plan. Le récit est dynamique et s’offre des détours bienvenus comme une embardée carcérale très réussie.
Mais plus intéressant encore, le personnage de Donna Imma (Maria Pia Calzone) offre un changement de point de vue remarquable à mi-saison. Sa détermination et ses convictions de gestionnaire aguerrie permettent un contraste saisissant.

Cette saison est majoritairement réalisée par Stefano Sollima (Romanzo Criminale). Sans obtenir la proximité et la beauté du travail de Garrone, il parvient à sublimer un territoire pourtant peu accueillant. Le passage obligé au milieu des grands ensembles pyramidaux du quartier de Scampia est fascinant et confère à Gomorra une ambiance urbaine singulière.
Cette même ambiance est appuyée de façon magistrale par une bande son parfaite entre les compositions originales du groupe Mokadelic et une supervision musicale inspirée***.

Gomorra, troisième du nom, n’est donc pas un avatar supplémentaire de l’univers mafieux à la Coppola. C’est une introduction viscérale dans les arcanes du “Système”, cet ensemble aussi tentaculaire qu’évanescent.
Récemment, Saviano pointait du doigt la mairie de Giugliano (N-O de Napoli) parce qu’elle refuse d’y permettre le tournage de scènes pour la saison 2. Gomorra, la série, est une fiction mais elle dérange désormais tout autant que le livre dont elle est issue.

Visuels & Vidéo : Sky Italia, Cattleya, Fandango, Beta Film, La7


 

* : A noter que Gomorra avait déjà fait l’objet d’une diffusion sur Canal+ début 2015.
** : Le journaliste Roberto Saviano est parfaitement introduit par cet entretien vidéo du côté de chez Rue89.
*** : Je n’ai pas pris le temps de faire de ce texte une entrée supplémentaire dans ma chronique musicale mais puisque vous insistez, allez donc écouter Franco Ricciardi et Granatino visiblement très appréciés par Ciro !

Distillation sélective, Rectify saison 3

(SundanceTV) saison 3 en 6 épisodes et saison 4 déjà prévue,
à voir chez nous sur Sundance Channel Fr dès le 4 Oct.
J. Smith-Cameron - in the SundanceTV original series

Rectify est une série au rythme particulier, si particulier que même SundanceTV semble hésiter quand à la durée adéquat de ses saisons. Après une entrée en matière longue de 6 épisodes, la chaîne avait cru bon de prolonger à dix unités (saison 2) avant de revenir à 6 pour cette saison 3.
Qu’importe la durée, Rectify continue d’être une approche sensorielle remarquable qui trouve, malgré ces ruptures temporelles, une belle dynamique de récit.

La série bénéficie d’une excellente bande son originale signée Gabriel Mann. J’aurais sûrement l’occasion d’y revenir car celui qui est aussi membre de The Rescues trouve encore un peu plus d’espaces d’expression dans cette saison 3. En attendant, place à la supervision musicale toujours aussi pointue de la série et à un certain Jim White :

Jim White est un musicien idéal pour l’ambiance de Rectify. Son folk sudiste éclectique correspond parfaitement à l’univers d’une série qui attache beaucoup d’importance aux spécificités de ses origines. White a connu plusieurs vies avant de vivre de son art. Il aurait notamment été mannequin mais aurait également exercé la profession beaucoup moins glamour de chauffeur de taxi à New York. Avec sa musique il ne triche pas et évoque pêle-mêle ses origines floridiennes (Pensacola), ses influences littéraires sudistes elles aussi (Faulkner, Flannery O’Connor) et sa passion de jeunesse pour le Gospel. Ce titre – qui accompagne le final de l’épisode 5 – aurait presque un ton enjoué mais les textes désabusés rappellent que son auteur affectionne plutôt un registre dramatique pour une écriture qui, une fois de plus, correspond bien à Rectify.

Rectify nous raconte l’histoire de Daniel Holden alors qu’il est subitement libéré de prison et rendu à la liberté après 19 ans passés dans le couloir de la mort. Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de découvrir la série, vous bifurquerez ici vers ma présentation de la série.
Mais si vous êtes à jour, rappelez vous, nous avions laissé Daniel en fin de saison 2 alors qu’il venait de confesser à nouveau afin de bénéficier d’une remise de peine. Il doit quitter l’état de la Georgie et les poursuites à son encontre doivent donc en principe s’arrêter là mais le corps de Georges Melton vient justement d’être retrouvé….

Recentrage
La saison passée – plus longue comme je le rappelais en préambule – excellait par ses détours, ses méandres qui nous emmenaient vers d’autres personnages. Je me souviens notamment d’une escapade délicieuse et impromptue sous la férule d’un dénommé Lezley (s02e05) qui s’achevait par une soirée mémorable. Cette saison 2 élevait aussi le personnage de Teddy Jr (Clayne Crawford) dont le parcours, bouleversant en tout point, offrait un contrepoint magistral à Daniel.
Avec une saison plus courte, cette troisième année est l’occasion pour Rectify de se recentrer sur Daniel et son entourage immédiat. Sa famille est à nouveau ébranlée par l’imminence du départ de Daniel et son passage – relativement bref – a créé de profondes fissures. On redécouvre alors Amantha (l’excellente Abigail Spencer) en prenant vraiment conscience du sacrifice qu’elle s’est imposé durant toutes ses années pour obtenir la libération de son frère.
Et puis la relation très forte qui unit Janet (Jean Smith-Cameron), la mère de Daniel, et son fils trouve un beau point d’orgue. Les liens forts qui les rapprochent éclatent au grand jour pour une symbiose mère-fils au fond assez rare dans le contexte contemporain.

“You have to bend to this life Daniel. It does not bend to you.” (Sondra Person, DA)

Tout cela amène Rectify à la croisée des chemins. Car malgré son rythme nonchalant assumé, la série de Ray McKinnon (créateur et showrunner de la série) est profondément instable. Les mauvaises langues diront que ce dernier écrit en ayant aucune certitude sur l’avenir de son oeuvre mais, après trois saisons, il est plus vraisemblable qu’il ne souhaite surtout pas prolonger indéfiniment ce récit (il le confirme d’ailleurs en entretien sur Variety).
Rectify repose essentiellement sur le décalage de Daniel avec une société qu’il lui ait complètement étrangère. Je ne vois pas McKinnon perpétuer son destin en l’accompagnant alors qu’il réapprend à vivre “normalement”. J’entrevois plutôt une fin très ouverte qui interviendrait avant cette adaptation. Si cela se confirmait, la disparition de l’épée de Damoclès judiciaire pesant sur les épaules de Daniel pourrait constituer un autre écueil à éviter pour la série.
En définitive, la “normalisation” de Daniel et la confirmation de sa liberté forment deux tournants d’importance qu’il faudra bien négocier. McKinnon a sûrement ces deux obstacles en tête dans l’optique d’envisager une fin prochaine.

De son côté, SundanceTV ne semble plus douter puisque la commande d’une saison 4* avait été annoncée juste avant la diffusion de ces épisodes. Quoi qu’il en soit, Rectify reste jusqu’ici cette série inspirée et remarquable qui marque durablement le téléspectateur.

Visuels : Rectify / SundanceTV / Gran Via Prod. / Zip Works

A noter que la première saison de ce petit bijou est à voir ou à revoir du côté de chez Netflix !

* : Le nombre d’épisodes n’a toutefois pas été annoncé !

Sense8, un enivrant éloge du nous !

(Netflix) saison 1 visible depuis le 5 juin et saison 2 prévue
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Il y a un peu plus d’un an – le 18 septembre 2014 pour être exact –, Netflix lançait son service de vidéo à la demande par abonnement chez nous. Récemment, John Landgraf (grand manitou chez FX) n’y allait pas par quatre chemins en disant – en substance – que la qualité moyenne des 14 productions originales de Netflix ne valait pas tripette ! C’est sans doute un peu exagéré même si de Marco Polo à Grace & Frankie en passant par Wet Hot American Summer, l’offre s’avère effectivement pour le moins inégale.*
Il y a toutefois une singularité maison qui m’a profondément touché durant cette année. J’espère trouver les mots justes pour le dire car Sense8 fût une expérience pour laquelle je peux désormais affirmer que mon regard sur le format sériel est durablement altéré.

Nomi est une activiste trans installée à San Francisco. Capheus est un conducteur de bus à Nairobi. Sun est la fille d’un important industriel à Séoul. Wolfgang est un malfrat implanté à Berlin. Kala est une pharmacienne qui vit à Mumbai. Lito est un acteur populaire du côté de Mexico. Riley est une DJ d’origine islandaise délocalisée à Londres. Et Will est un officier de police basé à Chicago.
Ces huit personnes ne se connaissent pas et pour cause, ils vivent dans des endroits du globe bien éloignés les uns des autres. Ils vont pourtant être brutalement reliés les uns aux autres…

L’évolution
Sense8 s’ouvre avec un générique qui annonce la couleur, ou plutôt les couleurs parce qu’elle fait le choix de la multitude. En 108 scènes fugaces, on comprend qu’il va être question de globalité. On comprend également que l’expérience va nous étourdir mais que, très vite, la curiosité aidant, le changement de paradigme va nous conduire à oublier les frontières, toutes sortes de frontières.
Ce générique est une formidable introduction à la série. Il commence par nous montrer différents endroits de la planète. Ces premiers plans sont presque dépourvus d’hommes et de femmes. Puis progressivement, l’influence humaine se fait de plus en plus ressentir. Les lieux successifs sont de plus en plus urbains et les séquences tendent vers des regroupements d’individus de plus en plus importants. Ces quelques inconnus – on ne voit aucun membres du casting durant ce générique – sont également de plus en plus proches les uns des autres, ils dansent, ils s’enlacent et se tiennent par la main. Le Montage ajoute enfin une notion d’accélération et d’emballement soulignée par une musique, elle aussi, en tempo progressif.
Vous l’avez compris, cette entrée en matière est une métaphore syncopée de l’évolution au sens large. L’homme est apparu sur terre. Aujourd’hui, il en peuple tous ses recoins. Il est désormais temps qu’il accède à la marche supérieure dans l’escalier de la grande histoire de l’évolution.

Ce générique introduit un regard sur le monde. Pour Sense8, la production s’est en effet déplacé sur place. A l’heure d’une Game of Thrones et ses tournages étalés entre l’Islande et Malte, cela peut sembler banal mais à la lumière des neufs lieux bien distincts abordés ici, cette ambition prend de suite une importance inédite. Sense8 multiplie les extérieurs et pour bien faciliter l’immersion du téléspectateur, son dépaysement, elle privilégie les séquences avec de nombreux figurants locaux ou vient directement se greffer à des événements populaire (la Pride à San Francisco, l’authentique match de catch à México ou la parade à Mumbai).
Pourtant la série évite avec soin toute démesure. L’approche formelle est sobre, presque documentaire. Si les lieux sont emblématiques pour créer du contraste, ils ne sont jamais caricaturaux. Hormis peut être la pastille d’une chorégraphie très Bollywood, les personnages évoluent dans des lieux authentiques, généralement éloignés de la carte postale.
Cette simplicité, on la retrouve aussi dans les effets visuels. De Matrix à Jupiter Ascending en passant par Cloud Atlas, les Wachowskis ont pourtant fait preuve d’un goût ostentatoire pour l’exercice. Avec Sense8, rien de tout cela, les jeux de miroir et les effets de montages confinent au minimalisme. Leur approche privilégie le sensoriel. Les mouvements et contacts captés sans déformation pour rester naturel le plus longtemps possible.

Cette élan de normalité surprend ! Le casting accuse indéniablement une carence d’expérience mais pour être, dans chaque cas, originaire des lieux convoqués, il parvient à faire étalage d’une sincérité rare à l’écran. Les huit actrices et acteurs laissent alors entrevoir un contraste de caractères saisissant de l’expansif Capheus (Ami Ameen) au presque mutique Wolfgang (Max Riemelt).
Parallèlement, l’agencement du récit ignore complètement les limites d’épisode. Les durées sont très variables, le premier épisode est notamment très long et l’on a plus que jamais le sentiment de découvrir une entité au long cours qui ne résonne que sur sa globalité.
On touche là aux deux principaux reproches faits à Sense8. Elle ne serait pas bien construite ni suffisamment bien incarnée. Il me semble que ces deux aspects témoignent au contraire de sa radicalité. Sense8 ne cherche pas tant à constituer un échantillon de diversité mais plus à assembler un collectif normal, une somme d’individus qui représente au plus près notre époque par leur banalité et leur émotion.
Leur histoire commence par un quotidien ordinaire avant d’évoluer vers l’extraordinaire. Elle n’obéit pas un schéma structuré mais avance de manière chaotique, par à-coups, à l’image d’une nature coutumière de ces sauts évolutifs par paliers. Au fond, elle est exclusivement centrée sur le point de vue des huit, s’aliénant ainsi tout subterfuge et raccourci à même d’accélérer artificiellement le récit. A ce titre Sense8 ne cherche pas à séduire son public dès le premier épisode. Elle s’empare d’un format et surtout d’un diffuseur qui lui permet de s’exprimer pleinement sur le long terme.

Car l’enjeu est de taille. Il s’agit rien de moins que d’introduire l’archétype d’un posthumain ! L’idée est la suivante : une poignée d’individus ont la possibilité de communiquer entre eux, de partager leurs sensations et de bénéficier des savoirs/aptitudes de celles et ceux qui constituent leur groupe. Sense8 ne se déroule donc pas dans le futur ou dans une uchronie. Elle ne repose pas sur des gadgets ou des super-pouvoirs. Elle fait le choix de transmuer l’empathie envers l’autre pour proposer une certaine idée du transhumanisme. A savoir le principe qui veut que l’homme peut accéder à une évolution significative de ses capacités.
De premier abord, on pourrait penser que nous sommes en présence d’une science fiction a minima. Le récit bouleverse pourtant très vite de nombreux débats actuels comme la question du genre ou celle de la race. Cette “connexion” élève rapidement la réflexion au dessus de ces préoccupations en ramenant au au premier plan le postulat premier de l’unité humaine. Sense8 embrasse alors précisément la substance même du genre de la science fiction, cette propension à faire évoluer un micro/macrocosme pour développer une réflexion riche qui n’a rien de surnaturelle.
On n’est alors pas vraiment surpris de retrouver Joe Straczynski aux manettes en compagnie des Wachowskis. Le créateur de Babylon, 5 tombé tout petit dans la marmite de la science fiction, est un de ces plus fervents orfèvres. Ensemble, ils livrent avec Sense8 un exercice de style novateur qui se démarque aussi par son approche optimiste. A une époque où les récits dystopiques se multiplient, il est assez remarquable d’aller à contre courant en proposant une vision positive de ce que pourrait être une altération de l’homme tel que nous le connaissons. Rarement l’argument selon lequel il n’y a de salut que par le collectif n’aura été si bien défendu. Merci Sense8 !

Du reste, Netflix a commandé une saison 2 et Straczynski étant un spécialiste du récit en 5 actes, je ne saurai trop vous conseiller de fusionner avec la série.

Retrouvez ce billet dans la sélection hebdomadaire Séries Mania.

Visuels & vidéo : Sense8 / Netflix

* : Comment Netflix use d’une perception non distanciée de son service ? Quelques réponses avec ce très bon texte de Ju sur pErDUSA.

Témoin sous silence, vacarme de couleurs

(NRK 2014) Øyevitne, une minisérie en 6 parties,
à voir sur ARTE à partir du 24 sept.
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Vous n’êtes pas convaincu par Les Mystères du Lac et vous pensez que Castle tourne en rond ? Pas d’inquiétude, ARTE est là pour continuer à vous proposer d’autres regards sériels, à commencer par cette escapade norvégienne en attendant le final très attendu d’Ainsi Soient-ils (8 Oct.).
La fiction scandinave n’a plus besoin de faire ses preuves, notamment sur le genre du polar qu’on rassemble rapidement sous l’étiquette fourre-tout de “Nordic Noir”. Témoin Sous Silence offre pourtant une palette de couleurs inattendue pour un thriller policier efficace.

Non loin de la très bucolique Mysen, Philip et Henning assistent malgré eux à une fusillade avant d’échapper tant bien que mal au tueur. Ébranlés, les deux adolescents décident de n’en parler à personne mais l’engrenage déclenché par la tuerie va vite les rattraper…

Témoin sous silence est d’abord un récit sur l’adolescence assez juste. La relation naissante et tumultueuse entre deux garçons qui se cherchent est montrée avec une sincérité touchante. Parallèlement, le parcours de Zana, délaissée par son père et éprise d’hommes plus âgés, offre un changement de perspective émotionnel bienvenu quoiqu’un peu trop bref.
D’autre part, les adultes sont ici loin d’être les remparts qu’ils prétendent représenter pour leurs enfants. En six épisodes, ils sont dépeints avec leurs frêles certitudes et ce au travers d’une ignorance désenchantée.

Ce caractère vif et conscient d’une jeunesse à fleur de peau contraste fortement avec une intrigue policière presque en retrait. Un peu à la manière de The Fall, le mystère du tueur n’est pas un enjeu. On suit progressivement son parcours sans vraiment expliquer ses motivations. Cette structure qui refuse le rebondissement n’en reste pas moins passionnante, principalement parce qu’elle dose adroitement l’enchaînement des événements sans submerger le téléspectateur sous la fatalité. Amoindri, le suspense reste prégnant et le récit trouve un rythme idéal sur une durée (6x60min) parfaitement adaptée.

Mais une fois de plus, s’agissant d’une production scandinave, on retient surtout une approche formelle brillante. Témoin sous Silence étonne en premier lieu par sa tonalité très dorée en couleurs. La photographie utilise prodigieusement le soleil rasant des latitudes nordiques et organise ainsi un contraste saisissant avec la grisaille d’Oslo. La capitale norvégienne retrouve alors les tons bleutés et froids qui accompagnent habituellement le Nordic Noir. Pourtant c’est bien le cadre ambré de l’arrière pays qui reste à l’esprit.
Enfin, la mise en scène est particulièrement dynamique avec un maximum de plans à l’épaule. Le rendu apporte juste ce qu’il faut d’instabilité pour distinguer une réalisation décidément remarquable.

Nous avions découvert Témoin sous Silence à l’édition 2014 de Séries Mania. Accompagnée de Mammon, elle annonçait de bien belles choses en provenance de Norvège. Il se pourrait justement qu’on reparle très vite du “chemin du nord” !

Visuels : Témoin sous Silence / ARTE / NRK / YLE / DR / SVT

Chemins relatif et absolu, Mr Robot s01e10

(USA Network) saison 1 en dix épisodes et saison 2 prévue
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Le concept de torpeur estivale n’existe pas pour le sériephile. En fait, il se pourrait même bien qu’il fut témoin du plus beau coup de force de l’année durant cette chaude saison.
Qui est donc cet étonnant Mr Robot et comment parvient-il a imposer une spectaculaire dichotomie ?

J’ai écrit ce qui suit en faisant en sorte d’éviter toute révélation inutile. Si toutefois, vous préfériez éviter le moindre à priori, revenez lire ceci après avoir vu la saison.
Sans transition, l’univers de la série est immersif et c’est en grande partie grâce à la musique de Mac Quayle que voici :

Mac Quayle est un compositeur qui a le vent en poupe. Il fait partie des nominés aux prochains Emmys pour son travail sur American Horror Story : Freak Show et il compose actuellement pour Scream Queens qui arrive bientôt sur la Fox.
Son oeuvre est majoritairement électronique et si ce score de Mr Robot évoque l’excellente bande son de Cliff Martinez pour The Knick, ce n’est pas un hasard. Mac Quayle est en effet un disciple de l’ancien batteur des Red Hot Chili Peppers avec lequel il a travaillé pendant plus de 20 ans (notamment pour le compte de la filmo d’un certain Steven Soderbergh). Dès les premières notes, son atmosphère musicale accompagne parfaitement l’introspection du personnage et bénéficie d’une mise en avant rare pour le petit écran, où l’on a trop souvent la fâcheuse habitude de baisser drastiquement le volume de la bande son – qui plus est si elle est originale – dès l’instant qu’un personnage s’exprime. Au fil des épisodes, qu’elle soit l’oeuvre de Mac Quayle ou bien qu’il s’agisse de morceaux existants (Charlie Haggard signe la supervision), la musique est un vecteur à part entière de la série et la cohabitation n’en reste pas moins parfaitement fluide (CQFD).

Elliot Alderson nous plonge dans son univers. Celui d’un jeune homme renfermé qui partage sa vie entre son travail dans une société de sécurité informatique et un hobby plus répréhensible. Car comme son emploi le laisse supposer, Elliot est un orfèvre des réseaux et il n’hésite pas à se muer en hackeur pour réparer moult injustices qui l’entourent. Outre cette activité compulsive, Elliot parvient difficilement à contenir une certaine instabilité qu’il tente de juguler avec un cocktail morphine/suboxone. Tout cela jusqu’au jour où un drôle type, arborant un écusson “Mr Robot” sur sa veste, fait son apparition…

Son parcours n’étonnera plus personne aujourd’hui mais, oui, Sam Esmail – le créateur de Mr Robot – est un transfuge de plus en provenance du cinéma indépendant. Comme Lena Dunham, Jill Solloway ou bien encore les frères Duplass avant lui, Esmail est un cinéaste qui a fait ses preuves sur le grand écran indie et à qui – surtout – on a laissé les mains libres pour aller au bout d’une création personnelle et aboutie sur le format sériel.

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La série est diffusée sur USA Network. Chez nos amis américains, les programmes de la chaîne sont communément qualifiés de “Blue Sky”. Sous-entendu qu’ils visent des sujets plutôt limpides et sans prises de tête mais aussi que leur mise en scène répond à des codes visuels des plus classiques.
Au delà de son récit déjà peu habituel sur la chaîne, Mr Robot fait tout simplement voler en éclat ces principes sur la forme. Si le soleil de New York est parfois bleu dans la série, le travail sur la lumière et plus particulièrement l’agencement des cadrages dénote singulièrement (voir captures ci-dessus). Le placement des personnages est décentralisé au maximum avec, lors des dialogues, une tendance à privilégier les regards fuyants vers les extérieurs proches. Le procédé – qui va à l’encontre des conventions en la matière – renforce un caractère de solitude et vient appuyer le propos d’un système qui écrase les protagonistes. Au delà de ces choix formels, le caractère étrange du regard porté sur Elliot est la conséquence directe d’une mise en scène de sa pensée. En se confiant en voix off, le personnage de Sam Esmail rejoint une longue tradition de narration pas toujours très heureuse. Non seulement Mr Robot use et abuse de ces apartés mais ils sont volontairement montrés à l’image. Inutile de vous dire que filmer un acteur qui pense constitue la hantise de tout bon réalisateur qui se respecte mais l’écueil se transforme en coup d’éclat, de par le talent de l’acteur – le brillant Rami Malek (Elliot) – mais aussi de par la volonté de l’isoler à l’image.
Et puis je soulignais l’importance accordée à la musique dans la série mais c’est toute la gestion sonore qui est remarquable. Il y a notamment une utilisation des temps statiques qu’on observe habituellement du côté du seul cinéma d’auteur (je pense notamment ici à la fin traumatique de l’épisode 6).

“Hacking is less about the code and more about finding the vulnerabilities.” (Sam Esmail)
Alors que les hacks spectaculaires et médiatiques (Sony, Ashley Madison) se succèdent, il devenait urgent d’aborder la question avec précision et de pouvoir enfin tirer un trait sur une longue tradition de représentations partielles ou déformées du cyber criminel et/ou activiste ! Pour s’en démarquer Mr Robot aura pris bien soin d’éviter les sempiternelles interfaces bidons vite bricolées (pour ne pas trop ressembler à Windows ou OSX) mais bien d’utiliser des distributions Linux authentiques sur lesquelles Elliot tape de vraies commandes (et avec un peu plus de 2 doigts s’il vous plaît, Hello Halt & Catch Fire). Surtout, les situations et dispositifs sont bien réels comme l’attaque par déni de service du premier épisode ou l’installation d’une application de surveillance furtive sur mobile par Tyrell (ép.3) par exemples.
En fait, Esmail est ses collaborateurs ont tellement bien fait leur boulot que l’univers déployé reflète presque trop notre quotidien. Il y a bien sûr l’épisode final dont la diffusion a été reportée parce qu’elle intervenait après un drame survenu le jour même. Mais plus troublant encore si l’on se focalise sur le volet technique, on assiste au piratage d’un monospace familial (épisode 4) avant d’apprendre médusé, quelques jours plus tard seulement, que des journalistes (Wired) sont justement parvenu à prendre le contrôle à distance d’un jeep cherokee.
Toutefois, alors qu’elle tend vers un réalisme soutenu, Mr Robot se garde bien de saturer le téléspectateur sous un flux continu de lignes de commandes. En fait elle prend le parti de s’éloigner dès que possible des terminaux habituels pour s’intéresser à l’internet des objets et ses failles nombreuses. Du smartphone aux sytèmes de domotique connectés qui contrôle la climatisation en passant par les bornes wifi embarquées dans les voitures. Toutes ces innovations dont on raffole constituent un vivier de failles de sécurité et un biais formidable pour permettre à Esmail d’aborder le hacking simplement.
Du reste la série n’épargne pas l’humain. Nous sommes les premiers fautifs avec nos mots de passe simplistes, notre facilité à prêter un téléphone au premier venu et ces réseaux sociaux sur lesquelles nous déversons tout notre vie les yeux fermés.

Une opposition de conscience fondamentale
En cela, Mr Robot est une critique frontale des applications de partage. Ce réquisitoire est concomitant avec l’attitude d’Elliot, sa méfiance (ou clairvoyance selon le point de vue) des réseaux et plus généralement sa réticence au contact humain. Ses monologues construisent l’image d’une personnalité à teneur individualiste exacerbée. Il ne s’agit pas simplement d’une carence sociale mais bien d’un comportement qui confine au nihilisme et qui le conduit à chercher naturellement le mal chez l’autre et, par extension, à ignorer le reste, comme lorsqu’il redécouvre qui est vraiment Shayla, sa voisine, pourtant l’une de ses rares connaissances qu’il semble apprécier.
A contrario, ses actions démentent farouchement cette pensée supposée. La succession de ses actes est toujours désintéressée au plus haut point (Il refuse catégoriquement l’argent du patron de café). De même, l’objectif de fsociety qui consiste à effacer l’ensemble des dettes bancaires le démontre de plus belle manière encore. Il n’est pas question de détruire Evil Corp. (même si la possibilité existe) mais bien de redistribuer les richesses. Cet altruisme est d’autant plus renforcé qu’il contraste avec les attitudes des autres personnages entourant Elliot. Il y a bien sûr Tyrell – le glaçant Martin Wallström –, son double opposé, taraudé par une ambition démesurée mais, de manière plus subtile, les choix effectués par Angela (qui lui sont imposés) démontrent combien la société mène au chacun pour soi.
Altruisme et individualisme s’affrontent donc au sein de Mr Robot et ce jusqu’à la racine du récit ! Sam Esmail et ses scénaristes semblent en effet confronté à la même dualité. Doivent-ils donner de leur personne et continuer sur la voie d’un pamphlet contre notre société et ses dérives ou bien faut-il se regarder le nombril et prendre le risque de déformer Elliot sous des prismes empilés ?!

Vous devinez sûrement ma préférence mais parce qu’il avait imaginé Mr Robot comme un film au départ, Esmail semble avoir son point de chute. Cette certitude d’une fin renforce encore un peu plus la trajectoire d’une série déjà remarquable !

Visuels & Vidéo : Mr Robot / Universal Cable Prod. / USA Network

Perpétuelle échappatoire, Wayward Pines s01e10

(FOX) 1 saison en 10 épisodes ; pas de suite envisagée à priori. Diffusée depuis le 27 août, les jeudis soir sur Canal+
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Après le succès d’Under the Dome en 2013 sur CBS, les networks tentent de reproduire ce phénomène chaque été à coup de série dite “événement” (ne me demandez pas ce que ça veut dire…). Il y avait eu Extant (CBS) l’an passé, voici donc Wayward Pines (FOX) cette année.
Mais les premiers pas de M. Night Shyamalan sur le petit écran n’étonneront personne malgré un matériau qui avait pourtant du potentiel.

Cette virée au milieu des pins est accompagnée par la musique de Charlie Clouser, que voici :

Avant de composer pour l’exercice de la bande son, Clouser s’est d’abord imposé comme claviériste, mais pas n’importe lequel. Il a notamment fait partie de groupes comme Nine Inch Nails, Marilyn Manson ou bien White Zombie. Cette expérience que l’on pourrait qualifier de bruitiste l’a logiquement dirigé vers des soundtracks pour films de genre (la brochette des SAW, Resident Evil). Plus récemment, il est crédité pour un des génériques de série les plus flippant qu’il soit : l’ouverture d’American Horror Story.
Mais pour Wayward Pines, Charlie Clouser va mettre de l’eau dans son vin. Il s’agit effectivement d’un thriller aux ambiances sombres mais il lui faut trouver plus de nuance pour un projet bien loin des longs métrages d’horreur auquel il est habitué. Le résultat est assez surprenant, presque hybride. Sa composition s’appuie sur des trames classiques rapidement troublées par des incursions électroniques saturées.
On regrettera toutefois que le travail de Clouser soit un peu trop en retrait.

Welcome to Wayward Pines
Ethan Burke est un agent des services secret basé à Seattle. Il est envoyé dans la petite ville de Wayward Pines – isolée quelque part dans l’Idaho – pour enquêter sur la disparition de deux collègues. Après un accident de voiture sur le chemin, Ethan se réveille bien dans la bourgade mais il s’aperçoit rapidement qu’il aura bien du mal à en sortir…

Wayward Pines est d’abord une trilogie de romans que l’on doit à l’auteur de thriller américain Blake Crouch. C’est Chad Hodge (The Playboy Club) qui s’est chargé de superviser l’adaptation même si Crouch a participé à l’écriture de deux épisodes.
Mais Wayward Pines, c’est surtout les débuts du cinéaste M. Night Shyamalan sur le format sériel. Il est crédité pour la réalisation du seul premier épisode mais il a encadré les metteurs en scènes qui lui succédaient pour conserver sa vision de départ. Enfin, pour terminer ce tout d’horizon, la distribution est très complète avec Matt Dillon (Burke), Carla Gugino, Juliette Lewis, Toby Jones ou bien encore Terrence Howard.

La fuite en avant
Wayward Pines est une série multiple. Je vous passe les nombreuses références qu’elles évoquent mais ce qui frappe particulièrement le téléspectateur, c’est sa capacité à enchaîner les situations, comme si les scénaristes avaient peur de s’enfermer sur un même schéma ne serait-ce que sur la durée deux épisodes consécutifs. En cela, on ne peut pas imaginer plus distinctif d’une série comme Under the Dome qui aura tout fait pour stagner dès la mise place effectuée.
Cette dynamique est à son avantage dans le sens où le thriller se nourrit du rebondissement et c’est précisément ce que le parcours d’Ethan Burke va générer tout au long de la saison.

Un survol dispensable
Par contre, sa volatilité l’empêche mécaniquement tout approfondissement du moindre enjeu. C’est d’autant plus regrettable que le texte de Crouch s’offre une embardée SF truffée de bonnes idées comme cette séparation générationnelle et surtout un regard sur l’insurrection – ainsi que l’action terroriste – assez déconcertant. Du reste, le débat est ouvert si l’on en juge par la tribune consacrée sur la série et signée du sociologue Philippe Corcuff (du coté de Rue89).
Malheuseusement, tout cela est complètement évité par le récit qui se révèle insaisissable de bout en bout. Une fois la saison terminée, une impression fugace reste, comme après avoir vu une image subliminale, mais rien de suffisamment consistant pour empêcher la série de sombrer prestement dans l’oubli.

Malgré la belle ouverture finale – façon quatrième dimension – la Fox n’a pas reconduit la série. C’est aussi le propre de ces série “événement” qui séduisent des castings inhabituels et souvent reluctants à s’engager sur le long terme. Dans le cas de Wayward Pines, on n’en voudra pas outre mesure à la chaîne de l’avoir débranchée !

Retrouvez ce billet dans la sélection hebdomadaire Séries Mania.

Visuels & VIdéo : Wayward Pines / FOX / Blinding Edge / De Line / Storyland / FX

Une réalité nouvelle, Fear the Walking Dead s01e01

(AMC) saison 1 en 6 épisodes. Une saison 2 (15 ép.) est déjà prévue. Diffusion chez nous en simultané sur Canal+ Séries et dispo ensuite sur C+ à la demande
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Drôle de parcours que celui d’AMC. La chaîne s’est vraiment lancée dans la production originale avec Mad Men en 2007 mais les aventures de Don Draper sont désormais bien derrière nous. Et puis, il y a The Walking Dead ! La série de zombie – dont la saison 6 débute en octobre après Fear – dévore littéralement les audiences, si bien que le lancement ce spinoff ou compagnon (selon le terme préféré par ses créateurs) n’étonnera personne.
Au delà d’une volonté évidente d’étendre une formule qui marche (même après la mort), Fear the Walking Dead n’a pas froid aux eux et propose une solide mise en place.

Tout commence avec une famille recomposée installée dans l’est de Los Angeles. Madison Clark est une mère de deux adolescents qui tente de refaire sa vie avec Travis, lui-même divorcé et père d’un fils. Les deux enfants de Madison ont des trajectoires diamétralement opposées. Alicia est brillante et sa voie est toute tracée jusqu’à Berkeley. Nick fréquente de son côté des lieux plus mal famé afin de se shooter. C’est justement dans un de ces lieux – une ancienne église – qu’il émerge. Il part immédiatement à la recherche de celle qui l’accompagnait, une certaine Gloria

En toute logique, Fear est une série préquelle de sa grande soeur (TWD). Dans cette dernière, la déferlante de morts vivants a déjà eu lieu et l’on s’intéresse à des personnages qui doivent survivre dans ce contexte. Fear se place quant à elle aux prémices de l’événement. Seuls quelques indices interpellent (la grippe ?) mais rien de consistant qui laisserait présager des bouleversements à venir.
Seulement voilà, la proximité des deux titres (certainement imaginé par un pubard obnubilé par le concept de marque) est trompeuse. Los Angeles est bien éloignée du Kentucky et de la Géorgie de Rick Grimes. Fear est conçue pour fonctionner de manière totalement indépendante et d’éventuelles passerelles sont donc très peu probables. Du reste la désignation de « spinoff » est écartée par les responsable de la série mais ce n’est pas entièrement pour des raisons créatives. The Hollywood Reporter explique qu’il faut y voir les suites du clash avec Frank Darabont (Showrunner pour TWD qui fut viré lors de la saison 2).

Mais revenons à Fear et à son surprenant attelage familial. Car qui dit origines dit aussi que la série ne peut pas s’octroyer directement un récit de genre. A la place, c’est un drama familial que l’on découvre mais pas n’importe lequel. Ce pilote est privé d’enfants en bas âge. Nick et Alicia sont de grands adolescents et comme Madison (conseillère d’orientation) et Travis (professeur) sont eux mêmes employés dans une école (lycée ?), cette introduction penche nettement du côté d’un catégorie d’âge bien spécifique là où sa grande soeur s’offrait un panel plus large (du moins dans un premier temps).
La partie cynique de ma conscience sériephile va plus vite que la musique en me susurrant à l’oreille que les créateurs de Fear vise ici un public jeune, lequel s’était bien sûr emparé de TWD. Il est vrai qu’Alycia Debnam-Carey (Alicia) et surtout Frank Dillane (Nick) sont déjà très bons. Toutefois, les deux parents, les “guides spirituels”, sont également intéressants à suivre. Kim Dickens (Madison) et Cliff Curtis (Travis) livrent des performances convaincantes de par leurs personnages au positionnement nuancé, ni trop dépassés, ni trop sûrs d’eux. L’écueil – trop fréquent – des parents insipides semble être évité. On surveillera notamment dans quelle mesure les rôles parents-enfants s’inversent. L’antagonisme entre frère et soeur sera également attendu au tournant. Et puis, il faut espérer que Nick – et ses angoisses – ne devienne pas brutalement le roi du sang froid !

Enfin, ce déplacement aux origines du mal, dans la ville des anges, ouvre de nombreuses possibilités. Parmi celles-ci, une coloration SF s’offre à Robert Kirkman (auteur original des comics sur lesquels sont basés l’univers TWD) et ses scénaristes. Comment ne pas s’approprier une réflexion sur la source de cette évolution humaine ? Comment imaginer que l’humanité succombe sans pouvoir riposter, à quelque niveau que ce soit, par le biais de la science.
Fear présente en effet l’opportunité d’une plus grande résonance avec notre société contemporaine. Ces instants pré-apocalyptiques constituent des enjeux sensibles à nos yeux notamment en ce qui concerne notre capacité à prévoir les crises sanitaires. TWD escamotait tout cela en se propulsant dans une situation d’emblée désespérée. En revenant en arrière, Fear a toutes les cartes en main et ce serait dommage de ne pas opter pour une distinction majeure avec sa grande soeur.

Soyons optimistes ! Après tout, AMC s’est montrée plutôt performante lorsqu’il a fallu remixé Breaking Bad avec Better Call Saul (encore un prequel). Et puis la chaîne semble confiante puisqu’une saison 2 étendue (15 épisodes) est déjà prévue.

Visuels & Vidéo : Fear the Walking Dead / AMC Studios / Circle of Confusion / Valhalla Entr.

La description d’une trajectoire, True Detective s02e08 (récap.)

(HBO) s02e08 “Omega Station”,
saison 2 en huit volets à voir chez nous sur OCS
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La saison 2 de True Detective a donc rejoint son terminus en cette “Omega Station”. A l’image d’un second opus particulièrement noir, cet épisode allongé s’était donné les moyens de créer des échanges ambitieux qui auront sans doute manqué d’un chef d’orchestre – coucou Cary F. – aussi inspiré qu’en Louisiane.
La série de Nic Pizzolatto s’affirme toutefois comme une oeuvre qui a su trouver sa voie/voix sur un format de l’anthologie saisonnière encore naissant. Après les éloges de l’an passé, l’avalanche de noms d’oiseaux qui aura accompagné ce retour témoigne ostensiblement du caractère encore disruptif du format. Adorateurs comme détracteurs auront pourtant été nombreux à suivre cette enquête, ce mystère, cette violente charge géopolitique et ses acteurs décidément loin de leur registre habituel.

Attention ! Vous n’avez pas vu ledit épisode ? Vous passerez donc votre chemin car ce qui suit en est un commentaire très complet.

“[…] the act, it decribed a trajectory.”
Paul n’est plus et d’un quatuor, True Detective se réduit à un trio. Avant un dénouement dramatique dans un hall de gare synonyme de fin des espérances, Antigone et Raymond pensent encore pouvoir interrompre la course implacable de ce train corrompu.
On retrouve le couple de fugitifs dans une chambre de motel. Ils se sont étreint physiquement et s’abandonnent mentalement ensuite en confiant leurs traumatismes respectifs, ces traumatismes qui les définissent profondément. Ani tente d’expliquer sa disparition durant 4 jours alors qu’elle était enfant. De cette absence, elle a tout oublié mais conserve le sentiment fort d’une humiliation. Ray raconte, quant à lui, le meurtre qu’il a commis et les tourments qui l’assaillent depuis.
Cette double confession leur donne un supplément de volonté, une énergie qu’ils puisent dès l’instant qu’ils apprennent que Paul est tombé.
Peuvent-ils encore poursuivre leur enquête ? Les morts de Davis et Woodrugh ont-elles été vaines ? La piste Laura/Erica conduit logiquement à la dernière pièce du puzzle. Leonard, le frère de Laura, s’est renommé Lenny Tyler. C’était lui, le photographe bavard sur le tournage du film et tout cela se confirme lorsqu’Ani et Ray inspecte discrètement son pavillon. À côté de clichés de Burris et Holloway, on aperçoit en effet les masques dont cette inquiétante tête de corbeau ainsi qu’un fusil à pompe et ses douilles de caoutchouc. Mais surtout, le couple trouve Laura menottée dans le salon. Après avoir décrit son enfance compliquée depuis le meurtre de ses parents bijoutiers en 1992, elle explique que son frère a lui aussi souffert et révèle qu’il est bien celui qui a tué Caspere.
C’est donc bien Lenny/Leonard qui est en possession du disque dur compromettant et il est justement en passe de l’échanger contre les fameux diamants bleus. Le disque est pourtant vierge et les diamants sûrement déjà revendus. Ani met Erica dans un bus pour Seattle et Ray tente d’intercepter Lenny dans un lieu public très fréquenté. L’échange tourne effectivement au fiasco. Ray perd son dictaphone sur lequel il avait enregistré Holloway, Lenny est abattu car il n’a pas supporté l’amère réalité : Caspere, celui qu’il a torturé jusqu’à la mort, n’était autre que son propre père. Burris est touché par Ani mais parvient à s’enfuir.
Sans Tyler, sans Pitlor dont le suicide a été orchestré, sans Betty et Tony Chessani introuvables, sans l’enregistrement des confessions d’Holloway et avec un Lieutenant Burris toujours en état de nuire, les perspectives d’Ani et Ray n’ont pas évolué, leurs statuts de fugitifs restent entiers. La fuite s’impose désormais comme la seule option.

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There’s us, and everything else is in the gray.
De son côté, Frank organise sa sortie. En bon gestionnaire, il ne s’éclipsera pas sans avoir réglé tous ses comptes. Mais avant tout, il doit s’assurer que celle qu’il aime est définitivement en sécurité.
On pouvait avoir quelques doutes sur Jordan, tout comme on pouvait avoir quelques doutes sur Frank. Mais si ce dernier a su démontrer toute l’étendue de son honneur, Jordan va pouvoir nous prouver que son amour pour son homme n’est pas feint ! Elle reste ferme et intransigeante lorsqu’il lui annonce qu’elle doit le quitter, confiante lorsqu’il prétend que ça ne marchera pas entre eux, sûre d’elle lorsqu’il faut démontrer sa conviction en se séparant d’une bague et rassurante lorsqu’elle doit convaincre son homme qu’elle l’attendra à leur point de rendez-vous.
Si Frank avait encore l’ombre d’un doute sur l’étendue de la machination qui se joue dans les arcanes de Vinci, voir Austin Chessani sans vie au milieu de la piscine de sa villa à Bel Air lui permet d’y voir aussi clair qu’à travers l’eau chlorée du maire déchu.
Il s’installe ensuite dans une salle secrète du bar où on l’avait souvent vu rencontrer Velcoro. Il affranchie Felicia, la patronne balafrée qui sera désormais seule propriétaire du lieu. À ce stade, ses motivations rejoignent celles d’Ani et Ray. Il n’a donc pas de mal à rassurer la première sur ces intentions et à enrôler son « seul ami » dans une expédition chez McCandless. Les deux mercenaires improvisés investissent le ranch du patron sulfureux et Frank obtient la revanche qu’il cherchait en achevant Osip à bout pourtant. Mais l’opération se révèle aussi très rémunératrice puisque nos deux compères repartent avec un beau pactole.
Frank passe ensuite chez le diamantaire qui lui a préparé un joli petit sac de pierres à haute valeur certifiée qui sera bien plus facile à transporter que d’encombrantes liasses de billets pour voyager. Et justement, pour se faire, il obtient de ses fournisseurs arméniens des passeports irréprochables.
Voilà, tout est en place. Frank s’est assuré une retraite paisible et dorée sous le soleil du Venezuela ! Plus rien ne le retient alors ? Pas si sûr…

It’s your story now. I told it.
L’épilogue nous tend les bras. Notre trio s’est fixé un but, une porte de sortie, un relatif anonymat sud-américain. Après l’atmosphère oppressante de Vinci, une Californie interlope et ses interconnexions tentaculaires, le terminus du voyage pour Ani, Ray et Frank n’est pourtant pas celui espéré. Entre océan, forêt et désert salé, la nature et l’inertie vont se charger de séparer une fois pour toute les deux couples qui espéraient se retrouver.
De retour du raid organisé par Semyon, Ray ne résiste pas à l’envie d’apercevoir une dernière fois son fils. Il fait un crochet par son école où l’attendent Burris et ses sbires. Après avoir salué son fils, Ray remarque immédiatement qu’il est piégé et improvise une fuite désespérée. Il est abattu au milieu d’une forêt aux grands arbres, comme l’avait prédit son père dans son rêve.
De son côté, Frank pensait avoir tout prévu. C’était sans compter les mexicains de la Santa Muerte qui finissent par le coincer sur la route. Amené au milieu de nulle part, il sauve sa peau en proposant le pactole tout juste amassé mais lorsqu’un des hommes de main lui réclame son costume, il se lance dans un baroud d’honneur fatal. Lorsque les mexicains l’abandonnent, Frank est percé d’un coup de couteau sur le côté et c’est bercé d’hallucinations qu’il va s’effondrer d’épuisement.
Enfin, comme elle l’avait promis à Ray, Felicia a escorté Ani jusque sur le bateau qui l’emporte à l’étranger. quant à elle, Ani avait promis à Frank de retrouver Jordan au Venezuela. C’est chose faite lorsqu’on la retrouve quelques mois plus tard. Ani est devenue maman entre temps mais elle prend le temps de raconter toute l’histoire à un journaliste. Et si ce dernier lui demande de venir témoigner, elle refuse soulagée de pouvoir enfin vivre une nouvelle vie.

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Tell her I wanted to be there. And that story we told, it’s still true.
Loin du final heureux et béat de la première saison, cette conclusion adopte résolument la tonalité noire de cette incursion californienne. À ce titre, les fins de Ray et Frank sont accablantes. Elle confinent même à la cruauté. Ray trouve la mort dans une situation prédéterminée – lors d’une séquence d’inconscience il est vrai mais tout de même – et son message d’adieu ne parvient pas à son fils. Comble d’une amère ironie : Chad était effectivement son fils (comme le démontre le test de paternité).
Parallèlement, Frank trouve la mort après avoir entrevu un mince espoir de survie. Ses ravisseurs s’apprêtent à le laisser vivant avant sont geste absurde et honorable à la fois. Son agonie est jalonnée par des étapes cruciales de sa vie durant lesquelles il a tenu bon face à l’adversité. Sa conscience le quitte alors qu’il contemple sa chute, alors qu’il prend conscience de sa plus grande hantise : ne plus pouvoir se battre.
Il en ressort une vision extrêmement pessimiste. Une certaine idée du fatalisme relayée par le destin de Vinci à nouveau au main d’un Chessani, la poursuite du projet de construction d’une voie ferrée sous la houlette du procureur général véreux (Geldorf) et, in fine, le statut prolongée de fugitive promis à Jordan et Antigone, y compris à l’étranger.
Ce fatalisme c’est aussi ce “Je ne sais pas” désabusé émis pour toute réponse lorsqu’Erica interroge Ani sur ce qu’elle va bien pouvoir faire de sa vie désormais.

Men like this…They always skate.
Au fond, c’est la principale dissidence avec la saison 1. Si les deux volets s’inscrivent complètement dans la tradition du polar noir, cette saison marque les esprits par son intransigeance à perpétuer un déterminisme démoralisant. Malgré l’emprise du temps qui aura marqué Cohle et Hart, leur récit aura toujours été traversé par l’existence d’une issue possible. En Californie, Bezzerides, Velcoro, Woodrugh et Semyon s’abîment contre une réalité cyclique. True Detective rejoint ici une série comme The Wire dont la colonne vertébrale s’appuyait sur ce même principe ; les hommes tombent mais l’absurdité du système perdure.
Alors, cette saison 2 rejoint-elle son objectif ? Il me semble qu’elle atteint sa cible pour sa description d’un univers. (J’en ai souvent parlé dans ses récaps,) Elle s’approprie une réalité géographique, politique et sociologique contemporaine avec une précision rare. Nic Pizzolatto habite la région (Ojai) depuis quelques années seulement mais il s’est profondément imprégné d’un décor californien souvent maintenu – et on le comprend – dans l’ombre. La reproduction très fidèle de Vernon en Vinci constitue une peinture aussi choquante que nécessaire. Du reste ce regard sur une localité domestique aberrante a complètement été occultée (à quelques exceptions près ; merci Uproxx et Grantland) par la presse US, engluée dans une diatribe privée de nuance (tout comme elle l’avait sans doute été dans un registre opposé l’année passée). Pourtant Vinci/Vernon est indécente et sa dénonciation fait partie d’une tradition du polar bien ancrée de Raymond (clin d’oeil à Velcoro ?) Chandler à James Ellroy.

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I am the blade and the bullet.
Toutefois, cette Californie “louche” est privée d’un regard audacieux. Nombreux sont les observateurs à pointer l’absence de Cary Fukunaga dont l’unité de travail (seul réal.) avait certainement embelli la première saison. Il ne faudrait pas oublier Adam Arkapaw – déjà responsable de Top of the Lake – à la photographie et dont l’apport aura sans doute été plus significatif encore.
Cette saison, les différents metteurs en scène qui se succèdent derrière la caméra ne déméritent pas. Je pense surtout à Jeremy Podeswa et John Crowley (respectivement ép.4 et 5) qui insufflent une énergie dans ce marasme. La performance de Nigel Bluck n’est, par contre, pas à la hauteur de son prédécesseur australien. Les plans d’échangeurs sont fascinants et hypnotiques mais pour le reste, il livre une copie sans saveurs.
Le jeu des saveurs aura précisément été le grand piège de cette saison pour le casting. Avec un texte monocorde, notamment privé d’humour et de distance, Vince Vaughn aura été le grand perdant dans une distribution diversement servie. Des acteurs comme Taylor Kitsch et Kelly Reilly n’ont pas eu suffisamment de temps de parole pour démontrer leur talent et le registre imposé aura grandement limité leur champ d’action. Par contre Rachel McAdams et Colin Farrell tirent leur épingle du jeu. Le regard de la première en aura découpé plus d’un cette année et l’impression destructrice du second n’aura jamais été remise en question. Quant à Vaughn, il suffit de revoir les débuts de son personnage pour s’apercevoir assez distinctement combien il a du être pénible pour l’acteur d’enfiler le costume de Frank Semyon. Au fil de la saison, il arrive parfois à faire illusion mais on ne peut s’empêcher de penser au final qu’un acteur plus ambigu aurait fait mieux.

Et puisqu’on évoque l’ambiguïté, laissez moi pour conclure affirmer que cela reste la grande force de True Detective. Une ambiguité positive, de celle qui fait naître le débat, de celle qui impose au téléspectateur de sortir de sa passivité. True Detective n’est pas une série que l’on doit subir, mais dont il faut s’emparer pour la remettre en question et tenter de comprendre ses méandres, démêler les vraies pistes des fausses, rebondir sur des concepts et un regard sur une société bien/trop réelle.
S’agissant de True Detective, j’ai souvent lu qu’elle était prétentieuse. Tout dabord, je trouve que le terme est détourné. Bien sûr qu’un artiste, quel qu’il soit, a la prétention de nous faire partager son oeuvre. Mais, au fond, c’est justement ce qui me plaît chez Nic Pizzolatto. Il n’a pas simplement la volonté de créer du rebondissement, il cherche à faire réfléchir. Il n’écrit pas un texte en se disant qu’il faut qu’il soit compréhensible pas le plus grand nombre, il préférera le polir sans en altérer le sens (et donc l’ambiguïté).
Aujourd’hui, sans doute par un concours de circonstances – et en particulier le bon vouloir de Matthew McConaughey – nous avons un auteur qui n’entre pas dans le moule, qui ne fait pas partie du sérail. Il serait dommage de ne pas le laisser aller au bout de son oeuvre !

 

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A noter qu’HBO annonce que l’intégralité de cette saison 2 est désormais disponible sur les plateformes iTunes, Orange et Wauki.

 

Observations diverses :

  • John Crowley est de retour à la mise en scène pour cette conclusion (ép.5 et donc ép. 8). Hormis Justin Lin qui avait signé les deux premiers volets, Crowley est le seul réalisateur à être crédité sur deux épisodes.
  • La scène dans le hall moderne de la station de train a été tourné dans un ensemble récent, le Anaheim Regional Transportation Intermodal Center (ou « ARTIC » de son petit nom).
  • Lera Lynn, la chanteuse du bar glauque de Felicia s’est confié a plusieurs sources à l’occasion de ce final. Dans Rolling Stone, elle précise que son style ne se résume pas à la tonalité majoritairement triste qu’elle adopte pour la série. Et puis chez Hitfix, elle ajoute avoir connu des rades bien plus dépressifs que celui de True Detective.
  • The Creators Project s’intéresse aux scènes d’échanges d’armes à feu dans cette saison 2. On peut notamment y lire le point du vue du chef opérateur – Nigel Bluck – qui signe l’ensemble des épisodes de ce second opus.
  • Billboard a publié un entretien très intéressant avec T-Bone Burnett. Il y explique notamment qu’il était ravi d’avoir totalement la main sur la musique de la série en s’occupant de la composition des thèmes originaux, de la composition de titres spécialement créés et de la supervision musicale.
  • Enfin, pour conclure, Vulture dresse un bilan très complet de la réception de cette saison (ses audiences, ses attentes) et évoque la possibilité de poursuivre True Detective avec ou sans Nic Pizzolatto.

Visuels : True Detective / HBO / Anonymous Content / Lee Caplin / Picture Entr. / Passenger

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